samedi 28 juin 2014

THERESE de MOELIEN,dite" l'amazone de la chouannerie" , I.




Thérèse de MOËLIEN





Thérèse de Moëllien était née à Rennes le 14 juillet 1759. Son père, Sébastien Marie Hyacinthe de Moëlien, chevalier de Trojolif est conseiller au Parlement de Bretagne. Sa mère, Perrine de la Bélinaye[1] est la sœur de Thérèse de La Bélinaye, mère du marquis de la Rouërie. Thérèse de Moëlien et Armand Tuffin de la Rouërie sont donc cousins germains.




La mère de Thérèse, Perrine de La Bélinaye, mourut le 26 octobre 1772 après avoir mis au monde quatre enfants.Aucun de ses enfants ne devait contracter d’alliance, mourant tous très jeunes et, comme nous le verrons, tragiquement pour ce qui concerne Thérèse.


Après le décès de leur mère, Thérèse et sa sœur Renée vinrent définitivement se fixer à Fougères en juin 1773 où elles furent recueillies par leur grand-père maternel, le comte de La Bélinaye, comme l’atteste un document[2] écrit par leur père, Sébastien de Moëlien, ayant pour titre : « Affaires de mes enfants » :


« … J’ai eu le malheur de devenir veuf le 26 octobre 1772. Je suis exilé à Penneurne, près de Landerneau. J’ai fait un état de mes dètes et affaires, des meubles que j’ai à Penneurne, à Neascanton et à Trojolif ; dès que j’aurais la liberté d’aller à Rennes, je ferais l’état des meubles et effets que j’y ai, pour former un tableau de ma communauté à l’époque de la mort de Madame de Moëlien, pour que mes enfants soient en état de décider s’ils doivent accepter ou refuser ma communauté.

« Les immeubles de mes enfants consistent quant à présent dans les métairies des Ans, de la Marre, de la Rouxière, paroisse de Marcillé-Robert, évêché de Rennes, et ont été données à Madame de Moëlien en avancement de droits successifs par son contrat de mariage.

« Madame la comtesse de La Bélinaye, ma belle-mère, est morte en octobre 1766. M. le comte de La Bélinaye est resté sur la détention du tout ; il est trop bon père pour que ce ne soit pas le plus grand avantage de ses enfants, aucun d’eux ne luy a rien demandé, et j’ai suivi leur exemple avec plaisir.

« J’ai quatre enfants : un garçon et trois filles,

«  Mon fils, le troisième de mes enfants, dans l’ordre de la naissance, a reçu au baptême le nom de Charles ; il a eu pour parein le comte de La Bélinaye, mon beau-frère, et pour marenne, Madame de K’lains, ma sœur ; il est au collège à Erné, petite ville du Maine, où son grand-père paie sa pension et l’entretient de presque tout ce qui luy est nécessaire.

«  Ma fille aînée, Marie-Madeleine-Victoire, a eu pour parein le comte de La Bélinaye, son grand-père, et Madame de Moëlien, ma mère, a été sa marenne ; elle est au couvent de l’abbaïe roialle de Saint-Georges de Rennes. Le comte de la Teillaye, son grand-oncle naturel, paie sa pension et une partie de ses maîtres.

« J’ai avec moi chez ma mère, au château de Penneurne, près Landerneau, ma seconde et ma troisième fille.

« La seconde a reçu le nom de Thérèse Joséphine et a eu pour parein M. de Moëlien, ancien capitaine des vaisseaux du roy qui a remplacé son frère aîné, officier aux Gardes Françaises, l’aîné de ma maison ; pour mareine, Madame de La Rouërie, sa tante, qui a remplacé la comtesse de La Bélinaye, ma belle-mère qui devait la nommer.

« Ma troisième fille a été nommée par M. Le Brun de Klains qui a épousé Mlle de Moëlien, ma sœur, et par Mlle de La Bélinaye, sœur aînée de Madame de Moëlien, ma femme :; elle a été nommée Renée-Louise[3].


« Au mois de juin 1773, j’ai conduit mes deux filles cadettes chez M. Le comte de La Bélinaye, leur grand-père, à Fougères ; j’ai prié Mlle de La Bélinaye, leur tante, de veiller à leurs besoins et pour y subvenir je lui ai donné une rescription de 550 livres sur le recteur de Marcillé et je lui ai remboursé 702 livres pour ce qu’elle avait déjà avancé.

« M .l’abbé de la Villegontier est mort à Fougères au mois de juillet ; il était frère de Madame la comtesse de la Bélinaye, ma belle-mère ; mes enfants sont fondés à en hériter aux meubles, aux biens roturiers et aux acquêts… ».






 Hôtel de La Bélinaye, 1738, Fougères


Ce fut donc à Fougères que, désormais, Thérèse de Moëlien allait vivre, entourée de l’affection de son grand-père et de ses tantes, dont Thérèse, marquise de la Rouërie qui, outre son château de La Rouërie, possédait également un hôtel particulier à Fougères. La famille de La Bélinaye, en offrant un refuge à cette (semi) orpheline, lui apportait également une chaleur bien nécessaire à une enfant de 14 ans qui venait de perdre sa mère et d’être éloignée de son père.


Bien que de dix ans plus jeune que lui, elle put partager une commune exaltation avec son cousin, le jeune Armand de La Rouërie, dont elle devint très proche. Participant à la vie mondaine de la ville de Fougères, dont la monotonie fut décriée par Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, ou aux mariages et cérémonies de la famille, Thérèse se fait remarquer. C'est ainsi qu’en 1782, alors que Thérèse de Moëlien assiste, à Combourg, au mariage de Julie de Chateaubriand avec le comte de Farcy,Chateaubriand  écrit : « … J’y rencontrai cette comtesse de Tronjoli… je n’avais encore vu la beauté qu’au milieu de ma famille, je restai confondu en l’apercevant sur le visage d’une femme étrangère ».Il est vrai qu’à cette époque, le jeune vicomte n’a que seize ans et s’il s’enthousiasme facilement comme on peut le faire à son âge, Thérèse dut produire sur lui une certaine impression dont il avait conservé le souvenir près de trente ans plus tard[4].



Comme on peut le penser, elle dut être attentive aux aventures de son cousin tant à Paris qu’en Amérique où il participa activement, comme on le sait, à la Guerre d’Indépendance américaine, sous le nom de « Colonel Armand ».


Lorsqu’en 1783, au bout de sept ans passés en Amérique, Armand de la Rouërie revint à Saint-Ouen et à Fougères, il fut accueilli comme un héros. « Madame de la Rouërie, écrit Christian Bazin[5], après tant d’angoisses et de rares nouvelles, son imagination souvent alimentée par d’inquiétantes rumeurs, l’ayant vu vingt fois mort, le reçut avec transports , toute échauffée de sa gloire qu’il rapportait d’Amérique. Armand aimait bien sa mère. Mais la mère et le fils ne se comprenaient pas. Thérèse avait toujours été déroutée par la célébrité qui auréolait Armand, en bien ou en mal, célébrité des armes, célébrité d’amours, célébrités de duels, pour ne pas dire célébrité de scandales, qui l’atteignaient au cœur. Ce fils porté aux extrêmes troublait une mère dévouée à la bonne société, à la piété et aux bonnes œuvres ».


Quand son cousin était parti pour le Nouveau Monde, Thérèse n’était ni enfant ni femme, mais une jeune adolescente un peu romanesque. A son retour, elle avait juste dépassé ses 20 ans, était jolie, souple, bien faite, très féminine, passionnée, éprise d’absolu. Un peu garçon manqué, elle montait magnifiquement à cheval. Fascinée par cet adulte au visage basané dont la vie est éclaboussée d’aventures et dont les récits d’audace et de bravoure lui font un peu peur, Thérèse boit les paroles de son cousin qui lui témoigne de la douceur et de la gentillesse. Elle est aussi fascinée par le major Schaffner, ancien officier américain de Pennsylvanie qui avait fait avec Armand toutes les campagnes de la Guerre d’Indépendance et la traversée avec lui pour venir vivre chez son ami au château de la Rouërie  et pour lequel il avait décidé de lier sa vie et de partager le sort.




 A. Tuffin de La Rouërie, Ch Wilson Peale, 1783








Souvent elle demandait à son cousin et à Schaffer de se mettre en uniforme pour le dîner, les deux hommes s’y prêtaient volontiers. Thérèse riait tandis que le singe[6] rapporté d’Amérique par Armand sautait d’une épaule à l’autre.  De son épopée américaine, La Rouërie ne ramena que cinquante mille francs de dettes, de belles lettres de Washington et de Lafayette[7] et les premiers tulipiers introduits en France. Il en planta quatre dans le parc de son château à Saint-Ouen-la-Rouërie, en donna un à son oncle, le comte de La Bélinaye pour le parc du château de La Bélinaye à Saint-Christophe-de-Valains, d’autres spécimens à la famille Guérin, seigneur de Saint-Brice-en-Coglès pour le château de Saint-Brice (château de la Motte), ou encore à son cousin Tuffin de Villiers pour son jardin de Villiers-le-Pré[8].


Le 27 décembre 1785, le marquis de La Rouërie épousait, dans la petite chapelle du château de la Motte, la marquise de Saint-Brice, Louise Caroline Guérin, unique héritière d’un domaine de plusieurs centaines d’hectares[9]. Son père, le marquis Anne-Gilles-Jacques Guérin étant mort, sa mère avait projeté pour sa fille un mariage beaucoup plus avantageux, un mariage de cour. Madame de Saint-Brice était subjuguée par Versailles et par la reine Marie-Antoinette qui l’honorait de ses bontés. Appuyée par la souveraine, elle jeta son dévolu sur un courtisan bien en cour, le chevalier de Pany[10]. C’était compter sans sa propre fille qui depuis longtemps s’était prise de passion pour son fougueux et charmant colonel de voisin, dont le château se situait à une petite lieue du sien.


On a écrit [11] que la jeune marquise de Saint-Brice était « moyennement jolie, un peu trop maigre. Gracieuse et rêveuse, son personnage était beaucoup plus celui de Lucile de Chateaubriand que celui de Thérèse de Moëlien. Cette sylphide n’avait guère de santé à l’inverse de la sportive cousine. Mais elle avait beaucoup plus de passion pour son plus proche voisin que pour son lointain prétendant, ce Parny que sa mère plus qu’elle aurait dû épouser… Armand se rendit d’autant plus volontiers à ses grâces qu’elle ne manquait ni de charme ni d’esprit, qu’elle était très exactement la femme de son monde, et que c’était bien opportun qu’elle fut riche… Madame de Saint-Brice céda. Quant à Madame de La Rouërie, elle ne pouvait pas ne pas être comblée par cette alliance stabilisatrice ».


La petite chapelle de la Motte débordait de beau monde. Les témoins d’Amand étaient le major Schaffner et sa cousine Thérèse de Moëlien. Le couple s’installa au château de La Rouërie, mais peu de temps après le mariage, Louise Guérin, déjà de nature souffreteuse, se mit à tousser et à dépérir. On diagnostiqua une maladie de langueur, comme on disait à l’époque, aujourd’hui nous dirions que la marquise était tout simplement atteinte de la tuberculose. Ce fut alors qu’entra en scène, Chèvetel, un médecin de Bazouges-la-Pérouse qui envoya Louise à Cauterets, dans les Pyrénées, pour lui faire changer d’air, seul moyen à ses yeux de la guérir. C’est là que Louise mourut le 18 juillet 1786, après six mois de mariage. Nous connaissons, trop bien hélas ! le rôle désastreux que joua Chèvetel par la suite.


Après la mort de la jeune marquise de La Rouërie, Thérèse de Moëlien s’installe au château de la Rouërie où elle joue le rôle de maîtresse de maison. Thérèse qui n’a pas de fortune a dû renoncer déjà à envisager de pouvoir se marier. Sans doute alors cherche-t-elle à se rendre utile à son cousin qui a besoin d’une femme pour diriger son foyer.



 Le château de La Rouërie, St-Ouen-La-Rouërie.

On a dit et écrit que les deux cousins devinrent amants, on les a aussi fiancés, voire mariés, ce qui a été démenti par des historiens sérieux. Le Vicomte Le Bouteiller écrit dans son ouvrage [12] sur la Révolution : « N’oublions pas que Mlle de Moëlien prêtait à La Rouërie, son cousin, le concours d’un zèle à toute épreuve. Le roman s’est emparé de sa personnalité et l’a entièrement défigurée. Il lui a prêté, dit Th. Muret[13] une jeunesse et des attraits qui peuvent parler à l’imagination, mais dont Mlle de Moëlien n’eut pas besoin pour être capable d’un grand dévouement. La vérité est qu’elle avait alors 34 ans et qu’elle n’était ni belle ni jolie. On a dit encore qu’une liaison d’amour l’unissait à son cousin : c’est là une autre invention ; mais il paraît que le major Schaffner lui adressa des hommages qui furent accueillis. Ce sentiment, l’ardeur de Mlle de Moëlien pour la cause de la Religion et du Roi ne faisaient qu’un dans son âme. Exaltée comme toutes les femmes savent l’être, elle jeta dans cette conspiration toute sa vie. Courses, démarches, sacrifices, rien ne lui coûtait pour la cause sainte. La Rouërie l’aurait vue, au besoin, combattre à ses côtés ».


George Schaffner n’était pas vraiment beau, dit-on, mais il adorait Thérèse et son dévouement pour elle fut sans limite, comme il le fut pour Armand. Nous avons une lettre de Thérèse à Schaffner. Non datée, elle a pu être écrite avant le mariage du marquis de La Rouërie : «  Monsieur de Schaffner, capitaine de la légion du Colonel Armand aux Etats-Unis d’Amérique, à Brest,

Mercredi midi,

« Je vous ai vu partir avec peine, Monsieur, j’ai beaucoup d’amitié pour vous ; je vous estime infiniment, je vous regrette de même ; mais je vous reverrai, soyez-en sûr. Vous me trouverez disposée à être votre amie, si vous méritez toujours mon estime comme j’en suis sûre.

« Vous serez heureux au milieu d’une famille qui vous aime. Vous avez plu à tous mes parents et amis ; on vous dédommagera des vôtres. Si vous croyez pouvoir être heureux parmi nous, revenez-nous et vous serez bien reçu. Vous viendrez me voir à mon ermitage avec les petits enfants de mon cousin ; je vous donnerai du pain, du beurre, de la crème et tout cela de bon cœur. Songez à cela toutes les fois que mon souvenir vous affligera. Nous nous reverrons bientôt.

« On m’a dit aujourd’hui, et cela me paraît vrai, que les Anglais avaient 22 vaisseaux et 4 frégates pris par les Hollandais. Ce convoi était chargé d’hommes et d’approvisionnements pour l’armée anglaise en Amérique ; on m’a dit de plus que Monsieur de La Fayette avait battu un des généraux anglais. Si tout cela est vrai, nous nous reverrons bientôt, je l’espère et le désire de tout mon cœur ». Signé : Trojolif de Moëlien.


La lettre est complétée par ces quelques mots : « Je partage bien véritablement, Monsieur, tous les sentiments de ma cousine de Moëlien à votre égard ; j’ai aussi cela de commun avec tous ceux qui vous connaissent ici, et je puis vous assurer que vous emporterez tous mes regrets et que nous vous reverrons toujours ici avec un grand plaisir. Adieu ! Bon voyage ! Portez-vous bien et conservez toujours dans votre mémoire que les Français sont de bonnes gens ». – Signé De Farcy.


Il semble qu’il faille voir en cette lettre plus des sentiments d’amitié qu’une déclaration amoureuse. On a cru également que Thérèse de Moëlien avait été fiancée à Louis de La Haye-Saint-Hilaire, son voisin du Coglais qui fut lieutenant d’Armand dans la conjuration. Il l’aimait, sans doute, bien qu’il soit beaucoup plus jeune que Thérèse. Un membre de la famille de La Haye-Saint-Hilaire, descendant de Louis, M. Le Maignan de Kérangat a écrit[14] à ce propos : « Thérèse était en relations d’amitié ancienne avec Louis de La Haye, plus jeune qu’elle de sept ans, du côté de ce dernier l’amitié se teintait sans doute d’un sentiment un peu plus vif qu’elle n’ignorait pas… elle n’avait au moment de son arrestation aucun lien vis-à-vis de quiconque, et elle n’était pas, comme on l’a prétendu, la fiancée de ce major Chaffner que La Rouërie avait ramené d’Amérique ». Pour autant, ce fut à Louis de La Haye qu’elle fit parvenir des boucles de ses cheveux avant de monter à l’échafaud, comme nous le verrons dans les pages qui suivent.



Nous n’allons pas retracer ici l’histoire de la Conjuration bretonne savamment mise en place par le marquis de La Rouërie, mais, pour ce qui concerne Thérèse de Moëlien, il est certain qu’elle y adhéra ardemment, accompagnant son cousin dans ses déplacements. Ce fut ainsi qu’elle s’embarqua avec lui du port de Saint-Malo pour se rendre près des princes émigrés afin d’obtenir leur soutien dans les projets du marquis de résister à la Révolution, obtenant d’eux, en cas de succès, la promesse du rétablissement des privilèges de la province bretonne. La Rouërie était revenu déguisé en marchand ; Thérèse, en costume d’amazone, portait, cousu dans sa ceinture, le pouvoir signé du comte d’Artois avec une note promettant des récompenses à tous ceux qui serviraient la cause royale. De Paris, ce fut ainsi qu’ils rentrèrent au château de La Rouërie.


Tissant la Bretagne de son réseau, on voit sans cesse Armand et Thérèse courir la campagne, elle toujours en amazone, un panache blanc à son chapeau et portant, à l’exemple du chef, des épaulettes d’or et l’aigle de Cincinnatus[15] attaché sur sa poitrine par un ruban bleu. Thérèse s’était instituée l’officier d’ordonnance de La Rouërie.


Le 7 octobre 1790, Thérèse de Moëlien loue un appartement à Fougères chez Roch Lebreton. Pour autant, Thérèse participe à la plupart des réunions conduites par son cousin dans le cadre de son projet. Ce fut ainsi que lors de la réunion organisée en septembre 1792 à La Fosse-Hingant, Thérèse fut la seule à s’élever contre la décision qui avait été prise par les conjurés de faire passer La Rouërie soit en Allemagne soit en Angleterre d’où il se tiendrait prêt à intervenir le moment venu. L’historien Muret[16] rapporte :


« Quoiqu’il n’y eut entre elle et La Rouërie d’autres liens que ceux de la famille et de l’amitié, elle avait sur son esprit beaucoup d’ascendant. Bien qu’aucune femme jusqu’alors n’eut fait partie de semblables réunions, et malgré l’opposition de ses amis, qui connaissaient et craignaient sans doute l’exaltation peu réfléchie de Mlle de Moëlien, La Rouërie l’avait fait admettre à ce Conseil. Avec une chaleur plus entraînante que sage, elle s’élève contre la résolution adoptée ; elle s’écrie qu’il y va de l’honneur de La Rouërie, qu’il ne peut, sans honte, lui, le chef, s’éloigner de ses amis, qui continuent à jouer leur vie. Une scène très vive suivit ces paroles. Elles furent sévèrement blâmées par des hommes intéressés dans la question, et dont la délicatesse en fait d’honneur n’était pas équivoque. La Rouërie écoutait cette discussion, la tête dans ses mains, impassible au dehors, mais vivement combattu. « Messieurs, dit-il, je suis très sensible à vos efforts, et surtout au motif qui les dicte ; mais la pensée de Mlle de Moëlien peut être aussi celle de quelques autres qui, seulement, n’auraient pas sa franchise ; mon pari est donc irrévocablement pris : je resterai, et il ne sera pas dit que j’aie imposé à personne un fardeau dont je ne prendrais pas la plus large part ».


Alors que La Rouërie se trouvait réfugié chez Madame de Saint-Gilles (le marquis dont la tête était mise à prix errait de château en château), le vicomte Le Bouteiller signale que dans un rapport du commissaire Jean Collin au Directoire Exécutif près le canton de Saint-Marc-le-Blanc qui enquêtait chez Madame de Saint-Gilles sur les pérégrinations du marquis (il venait de partir de chez elle pour aller se réfugier au château de Launay-Villiers, en Mayenne, sous le nom de Monsieur Millet), ce fonctionnaire témoigne : « Je fus introduit chez la maîtresse de maison qui, je dois le dire, blâma ouvertement les projets de La Rouërie et se plaignit sincèrement des inconsidérations que commettait Mlle de Moëlien qui courait les champs en habit d’amazone et un plume à son chapeau, et finit par me dire que M. Millet n’était pas chez elle…. »


Thérèse de Moëlien n’était pas à la Guyomarais[17] lorsque mourut La Rouërie le 30 janvier 1793. Ce fut le major Schaffner qui la prévint en venant spécialement à Fougères. Quelques jours plus tard, le 13 février, le traître Chèvetel arrivait à Fougères, pour voir Thérèse qui l’avait supplié de venir donner des soins à Armand, se faisant fort de le faire parvenir jusqu’à lui. Mais le marquis était déjà mort et Chèvetel arriva trop tard, Thérèse était absente et avait quitté Fougères depuis trois jours. Le 25 février, se déroulait à la Guyomarais une scène horrible, brièvement décrite par Muret[18] : « Il n’était pas encore jour. La maison est investie. Pressés de questions et de menaces, les habitants de la Guyomarais refusent de rien dire. Mais les hommes de police prennent à part le jardinier Perrin, ils font agir le vin, ils lui promettent cent louis ; le malheureux leur révèle tout ; il les conduit sur le lieu de sépulture ; on creuse, on trouve le cadavre parfaitement reconnaissable. Les délégués de la Nation coupent la tête de La Rouërie et viennent la jeter aux pieds de Madame de la Guyomarais, en lui disant : « Tiens, voilà la pièce à conviction ! ».


De nombreuses arrestations sont opérées et des perquisitions sont effectuées. A la Fosse-Hingant, en Saint-Coulomb, chez Desilles, trésorier de l’association[19], on relève le nom de Thérèse de Moëlien qui « après la mort de son cousin, accablée, ne tenant plus à rien, était venue se cacher - fort peu – dans la ville de Fougères, où tout le monde la connaissait si bien, un espion la livra[20] ». Elle devait effectivement être arrêtée dans la maison qu’elle avait à bail et où elle résidait parfois. « Cependant, écrit Crétineau-Joly[21], il manquait à la Révolution une pièce importante qui devait exister : c’était la liste des conjurés. Elle devenait nécessaire pour autoriser des perquisitions, pour se tenir en garde contre les complices de La Rouërie. Thérèse de Moëlien avait tenu de lui le dépôt de ces listes. Au moment d’être arrêtée, elle les brûla toutes », ce qui sauva, on s’en doute, bien des têtes car ces listes contenaient plusieurs centaines de noms.


Dans son roman « Quatre-vingt-treize »[22], Victor Hugo rappelle cette destruction de papiers compromettants : « Thérèse de Moëlien, maîtresse de La Rouërie, laquelle brûla la liste des chefs de paroisse… quelquefois les hommes trahirent, les femmes jamais ».


                                                                   Marcel Hodebert


 A suivre: II)  L'arrestation de Thérèse de Moëlien.








[1] Perrine de La Bélinaye est née à Fougères le 26 septembre 1730 en la paroisse Saint-Léonard. Ce fut dans cette paroisse qu’elle épousa, le 2 août 1757, Sébastien de Moëlien. Elle était fille d’Armand-Magdeleine de La Bélinaye et de Marie Thérèse Frain de La Villegontier.. Ce furent ses parents qui firent construire l’Hôtel de La Bélinaye à Fougères (Tribunal actuel) en 1738. De cette union naquirent neuf enfants : Renée Elisabeth (1728-1816), célibataire, elle n’émigra pas et put racheter de nombreux biens familiaux vendus au profit de la République qu’elle restitua par la suite aux siens ; Thérèse (1729-1808), épouse Anne Joseph Tuffin de la Rouërie ;  Perrine (1730-1772) épouse Sébastien de Moëlien ; Anne-Pauline, dame de Vendel (1731-1796) restée célibataire ; Claire Suzanne (1733-1736) ; Magdeleine, née et morte en 1734 ; Charles-René (1735-1821) comte de La Bélinaye ; Armand-Augustin (1737-1738)  et Maurice-René, né à Fougères en 1739 et guillotiné à Paris en 1794.
[2] Archives départementales d’Ille et Vilaine – Dossiers Moëlien – Série E.
[3] Renée de Moëlien mourut à l’hôtel de La Bélinaye à Fougères le 14 octobre 1786. Elle fut inhumée dans le cimetière Saint-Roch « en présence d’une grande multitude de peuple » (Archives municipales de Fougères)
[4] Chateaubriand avait commencé à rédiger  ses « Mémoires d’Outre-Tombe » en 1811. Elles ne seront publiées qu’en 1849, un an après sa mort.
[5] « Le Marquis de La Rouërie « Colonel Armand » - De la guerre américaine à la conjuration bretonne » par Christian Bazin – Ed. Perrin – 1990 – p. 143.
[6] Le marquis de la Rouërie avait ramené un petit singe d’Amérique. Ce singe l’accompagnait toujours dans ses chevauchées, accroché à la croupe du cheval de son maître, ce qui étonnait et intriguait beaucoup les paysans qui accouraient pour voir l’animal de plus près.
[7] La Fayette arriva en Amérique après La Rouërie et il en revint avant lui. Sitôt rentré, bien en cour, il  sut récolter tous les lauriers ! La Rouërie qui n’avait pas voulu abandonner ses compagnons, arriva trop tard et, sauf à Fougères, fut presque oublié.
[8] Dans le département de la Manche – Canton de Saint-James. De ces tulipiers de Virginie, il en reste un seul semble-t-il au château de La Rouërie et un (magnifique) au château de la Motte. Celui, planté à La Bélinaye a été malheureusement abattu par une tempête et celui de Villiers à été débité dans les années 1930.
[9] Son acte de mariage la dit dame « marquise de Saint-Brice, du Champinel, baronne des baronnies de Sens et de la Chatière, châtelaine des châtellenies de Saint-Etienne, de la Fontaine la Chèze, Parigné, le Sollier, le Rocher-Portail et autres lieux ».
[10] Evariste de Forges de Parny (1753-1814) était l’auteur de Poésies érotiques dans lesquelles il rend un hommage délicat à la grâce féminine. Certains de ses poèmes furent mis en musique par Ravel vers 1925-1926. En vérité l’érotisme du chevalier n’était pas celui d’aujourd’hui, il était à la mode de son temps et ses audaces galantes n’allaient pas bien loin. Pour autant, on s’extasiait lorsqu’il écrivait : « Ses mains ne presseront plus un sein élastique et brûlant ». (extrait de ses Chansons Madécasses).
[11] Christian Bazin dans « Le Marquis de la Rouërie », (déjà cité) - page 145.
[12] « La Révolution au Pays de Fougères ». Feuilleton rassemblé et publié en 1988.
[13] « Histoire des Guerres de l’Ouest »  - Tome III, page 88, chez Proust 1848.
[14] Dans un article publié dans le Bulletin de la Société Archéologique d’Ille et Vilaine – Tome LIX – Année 1933 : « Autour d’une vieille lettre, épisode de la Conjuration Bretonne ».
[15] L’Ordre de Cincinnatus avait été fondé aux Etats-Unis en 1783 par les officiers de l’armée de Washington après la Guerre de l’Indépendance.
[16] Tome III, page 105.
[17] Ce château se situe en la commune de Saint-Denoual (entre Lamballe et Plancoët).
[18] Tome III, page 107.
[19] Il a eu juste le temps de s’enfuir et de se réfugier au château voisin de la Ville-Bague avant de s’embarquer pour Jersey où il mourut quelques mois après. Sa femme, devenue folle après tant d’épreuves, dut être enfermée dans un asile. 
[20] Cahuet, page 126.
[21] Crétineau-Joly – Tome III, page 87.
[22] 3ème partie, chapitre V.

vendredi 30 mai 2014

RESISTANCE FOUGERAISE :Joseph et Marie COLAS



    


 JOSEPH COLAS ,un résistant fusillé à Nantes




   La Résistance s’appuie parfois sur des couples ou des familles qui luttent contre l’occupation allemande, jugée insupportable. C’est le cas de Joseph et de Marie Colas, Fougerais d’origine. Joseph est né le 11 janvier 1905, Marie est née le 1er septembre 1906.  Domiciliés 13 bis rue de L’Echange, à Fougères, ils rejoignent le groupe de Résistance du Front National, à la fin de l’année 1940. Ils diffusent des tracts anti-allemands  et anti-vichyssois ainsi que des journaux clandestins édités par le Front National  de Paris.  Ils exercent la fonction d’agents de liaison entre le Front National de Fougères et différents groupes de Résistance de la région, notamment celui de Saint-Brice-en-Coglès.




   Le STO

          A la date du 16 novembre 1942, Joseph est requis pour le S.T.O. (Service du Travail Obligatoire). A l’instar des 189 requis selon les Archives Municipales de Fougères, Joseph est contraint d’aller travailler pour le compte de l’économie allemande. Il n’est pas le seul du quartier, ainsi René Lamiré, de la rue de Rillé, Clément-Louis Chabot et Joseph-Louis Quinton, de la rue de la Pinterie et bien d’autres encore de la rue des Fontaines ou de la rue du Nançon. Les familles sont véritablement désorganisées,  les couples séparés. Mais Joseph Colas rejoint l’illégalité et le groupe F.N. et les F.T.P. de la Loire-Inférieure (le secteur de Nantes), au début de décembre 1942. Dans ce cadre, il participe aux sabotages des voies ferrées, aux attentats contre l’armée d’occupation.
Marie, pour sa part, met un terme à toutes ses activités, étant surveillée par la police à Fougères.



L’arrestation et la détention de Joseph Colas  

   Joseph est arrêté le 29 janvier 1943 par la SPAC (Service de police spéciale d’Angers), puis livré aux Allemands le 16 février 1943. A partir de cette date, le détenu n’a pas le droit d’écrire, ni le droit de recevoir des colis, simplement la possibilité d’avoir du linge le mercredi.




D’après le courrier envoyé à Germaine Guenée  par Marie Colas, la prison Lafayette est toujours entourée d’Allemands avec la mitraillette prête à tirer dessus. Les détenus subissent des tortures, afin de les faire parler. La preuve est cachée dans le linge rapporté par les familles : des lambeaux de chair et des marques de sang. Marie Colas bénéficie des services rendus par la mère d’un codétenu, instituteur, qui accepte de laver le linge de Joseph. Par elle, Marie peut arracher des nouvelles, des bouts de papier à cigarettes ; de même, Marie glisse des mots dans les ourlets des gants de toilette.


A partir du 16 février 1943, il quitte le quartier français pour rejoindre le quartier allemand  jusqu’au 25 août, date de son exécution.
Dans une de ses lettres, conservées par Germaine Guenée, Joseph ne décrit pas ses gardiens sous le plus mauvais jour : ils étaient tous les deux assez âgés et avaient fait la première guerre mondiale. Marie pense avoir eu les lettres ainsi que son alliance grâce à leur bonne volonté. Dans le monde carcéral, brille parfois une lueur d’humanité.


Joseph Colas est jugé, à Nantes,  par le tribunal militaire Allemand, le procès dure trois jours. Il est condamné à mort le 15 août 1943, puis fusillé au terrain du Bôle, à Nantes le 25 août 1943. Il est enterré au Cellier sous le numéro 5.



                                                                                 Daniel Heudré




               Sources : Témoignage et lettres de Germaine Guenée.



mardi 22 avril 2014

Résistance: autour de Thérèse Pierre,les DELANOE


           ANDRE ET DENISE DELANOE, des actions au service de Thérèse Pierre



    Avec le couple Delanoë, se manifeste un visage de la Résistance actif  dans une famille entière. Les exemples ne manquent pas : la famille Boivent, les parents, le fils et les deux filles ; les  Pierre Lemarié, père et fils, le gendre Mentec. Ici le couple Delanoë sollicite l’aide des beaux-parents, M. et Mme Barangé.
L’histoire de la Résistance commence pour eux avec la prise de contact par Farard, dirigeant du sport ouvrier fougerais, relayée par celle d’Edouard Genouel, en septembre 1941. L’objet de la démarche est de permettre l’hébergement des personnes vivant dans l’illégalité. A ce moment,  Pierre Lemarié rencontre les Barangé afin de solliciter leur implication.
Genouel va présenter aux Delanoë le premier responsable de Fougères, Lucien. A chaque fois, se présenteront des responsables sous le pseudonyme d’un prénom : Léon, puis Paul, enfin Yvon, lieutenant- colonel dans la Résistance. Vient le tour de Thérèse Pierre, femme très discrète et très déterminée.
Yvon demande que les Delanoë prennent une ronéo à leur domicile, le 3 rue Pierre et Marie Curie, afin de fabriquer des tracts. Pour cela, ils doivent aller la chercher rue de Bonabry, le soir et la transporter à l’aide d’une brouette et ensuite la cacher dans l’escalier du perron. Ils stockent également papier, encre et stencils pour imprimer les tracts. Les premiers sortiront en octobre 1942. La maison devient un véritable atelier clandestin, camouflé soigneusement pour éviter des arrestations qui auraient pu être nombreuses.




                                                         André Delanoë (collection particulière)


    Les titres des journaux ainsi que le nombre des tirages permettent de mesurer l’ampleur des impressions chez les Delanoë : France d’abord, Pays Gallo, Vie ouvrière, tirages de la C.G.T. et de l’Humanité. Avec les comptes rendus des activités des Résistants, les tirages avoisinaient 500 à 700 exemplaires. Une fois, les chiffres ont atteint les 1200, toujours réalisés le soir, après le travail.
Les tracts sont transportés dans la sacoche du vélo de Denise et les trajets régulièrement assurés sur la route de Laignelet, sur celle de la Chapelle-Janson et à la Poste.
En effet, Denise Delanoë travaillait comme employée au guichet de la poste et interceptait du courrier destiné à la Kommandantur, notamment les lettres de dénonciation nombreuses à l’époque. Denise Delanoë et Thérèse Pierre  avaient une grande confiance l’une dans l’autre. Le rôle de Denise à la poste est exemplaire et illustre une forme de Résistance exercée par les femmes.




     Denise Delanoë (collection particulière)

En septembre 1943, Thérèse Pierre se déplace  à un rendez-vous, à Saint Malo, avec un soi-disant parachutiste. Cette rencontre s’avère suspecte. Thérèse ne se sent plus en sécurité. L’arrestation, à Fougères, du chef de réseau est désormais connue. Les Delanoë, pour leur part, apprennent qu’elle a été arrêtée à huit heures du matin. La veille de son arrestation, Thérèse se trouvait chez les Delanoë qui lui conseillaient de partir dès le lendemain matin. Elle n’eut pas le temps de s’enfuir. Selon les instructions données, les Delanoë se séparent de la ronéo, des tracts, des papiers, des revolvers, du fusil mitrailleur. Les  cartouches sont  jetées dans l’étang de Groslay. Une planque est trouvée pour la ronéo dans le chemin de Fontaine la Chèze. Denise et André Delanoë transportent la ronéo, à l’aide d’une brouette, un soir, au clair de lune. Avec la hantise de rencontrer une patrouille allemande, l’insécurité était totale, d’autant que les arrestations devenaient de plus en plus nombreuses.
 Les beaux-parents sont hébergés chez une cousine d’André Delanoë, Julia. Les Delanoë dorment désormais chez M. et Mme Guillerm, rue Beaumanoir, c’étaient des collègues de travail de Denise à la Poste. Une fois, la Milice est venue à leur maison cogner à la porte avec une mitraillette, elle cherchait Auguste Boivent, mais il n’y avait plus personne. Les Delanoë reprirent leurs habitudes de travail, dès le lendemain : Denise à la Poste, André à son atelier de tôlerie, situé juste en face de la maison d’habitation.
 Le climat est devenu plus serein et le domicile a pu être réintégré. Combien de fois André Delanoë a pu dire qu’ils devaient leur vie au silence de Thérèse Pierre. Elle préféra la mort plutôt que céder à la torture ; dans ce cas, elle risquait de donner les noms du réseau. Elle prononça ces dernières paroles : « Ils ne m’ont pas eue. » Ce grand courage fait aujourd’hui toute l’admiration de ceux qui s’intéressent à l’histoire de Thérèse.







Thérèse  Pierre (Archives municipales, Fougères)






Denise, qui avait l’adresse des parents de Thérèse, leur envoya un télégramme pour leur annoncer la mort de leur fille. Ainsi ils purent se déplacer pour l’enterrement à Rennes. Les parents étaient directeurs d’école à Epernay. Les Delanoë s’abstinrent d’y participer, par crainte de la surveillance de la Milice. Elle vint à la Poste pour savoir, auprès du receveur, l’émetteur du télégramme, Denise n’avait pas signé son nom, heureusement.
Après la Libération, les Delanoë reçurent à la maison, pendant une semaine, les parents de Thérèse. Evidemment ceux-ci voulaient savoir bien des choses : l’auteur du télégramme, les activités de leur fille à la fin de l’année. Ils continuèrent de se voir jusqu’à la mort des parents de Thérèse. C’est dire les liens d’amitié et de confiance entre les deux familles. Les Delanoë furent très proches de Thérèse Pierre, ils menèrent un combat non sans péril.
Ainsi, le responsable, en place, vint leur demander s’ils avaient  toujours la ronéo. Il les pria de la préparer et de la transporter, le jour venu, à la gare du tramway, rue Duguay-Trouin car quelqu’un la prendrait en charge à ce moment. Il fut décidé que la cousine Julia serait chargée du transport, avec sa fille. Elle avait à effectuer près de 2 km et à traverser la ville avec une brouette et une caisse protégeant la ronéo. La cousine avait recouvert l’ensemble  de feuilles de choux, l’élevage de lapins se pratiquait dans la famille. De son côté, André effectuait, à vélo,  le trajet à l’envers pour surveiller. Pas de chance, lors du premier et du second tour, le cycliste ne vit rien. Au troisième tour, il aperçut la ronéo sur la plate-forme du wagon, à la gare. Le danger était grand de voir des patrouilles de gendarmes allemands ; de plus, un milicien s’était installé tout près de la maison des Delanoë et, comme il logeait au premier étage, il  pouvait tout surveiller, le jardin et le reste.
Après la Libération, André Delanoë et sa  femme rejoignirent le Comité Local de Libération (CLL) où toutes les organisations étaient représentées. Leur motivation était de connaître la personne qui avait fait arrêter Thérèse Pierre. Jamais ils ne le surent. Le Comité se réunissait rue de la Forêt. Le but était d’examiner des dossiers concernant des vrais collaborateurs, qu’ils soient du PSF (parti social français, de La Roque), du PPF (parti populaire français,  de Doriot), du PNB (parti autonomiste breton). En fait, les membres du Comité n’eurent à juger personne,  ils évitèrent même des dénonciations qui n’en valaient pas la peine. Le témoignage d’André Delanoë est méconnu, car il a toujours fait preuve de modestie.


                                                                                               Daniel Heudré
           Sources :*Témoignage d’André Delanoë, Revue Le Pays de Fougères, n°64, année 1987

samedi 29 mars 2014

RESISTANCE FOUGERAISE 1943: Lepenant,Marijuan,Pégard, Jh Delalande, J.et R Fontaine


  MARIJUAN, LEPENANT , PEGARD et DELALANDE victimes d’arrestations  à Fougères en décembre 1943






   Le trait commun entre ces jeunes résistants  est le refus partagé de l’occupation allemande. Appartenant au même groupe, ils distribuent des journaux clandestins et des tracts.Chacun se singularise par des activités qui caractérisent son combat de Résistant.






 Christian Lepenant (Collection familiale).






   Ainsi Christian Lepenant, né le 30 avril 1925, à Fougères, transporte du matériel de guerre, dès l’année 1942 : il n’a que 17 ans. Il délivre des faux papiers d’identité et se fait arrêter par la S.P.A.C. qui traque les communistes, le 2 décembre 1943. Il est alors déporté le 2 juillet 1944 de Compiègne à Dachau, puis à Linz où il est libéré le 5 mai 1945. Ceux qui l’accueillent  à son retour le décrivent comme totalement défiguré et tout blanc.

  Collection Mme Lainé

      Louis Marijuan est né le 20 novembre 1924 à Fougères. Ses parents sont domiciliés à la cité Gragiana. Il entre dans le groupe de résistance des F.U.J.P. de Fougères (les jeunes patriotes). Il recrute et forme un groupe dans le secteur. L’interrégion le nomme responsable de l’organisation des groupes paramilitaires des F.U.J.P. de Fougères. Il fabrique aussi des fausses cartes d’identité comme Lepenant et fournit une aide aux réfractaires. Il récupère et transporte des explosifs destinés aux FTP. La Résistance devient armée et vise des actions d’éclat. Louis Marijuan est arrêté par la SPAC, le même jour que Lepenant. Il est incarcéré à la prison Jacques Cartier, à Rennes, puis déporté à Dachau le 2 juillet 1944. Il est le compagnon de détention de Lepenant, après avoir été son camarade de lutte. Il est porté disparu le 6 décembre 1944.

   Maurice Pégard est né le 9 mai 1926. Ses activités de Résistant ressemblent à celles de ses camarades, Lepenant et Marijuan. On n’en sait pas plus le concernant. Il est arrêté, lui aussi, le 22 décembre 1943 à Fougères. Il est également déporté à Dachau, le 2 juillet 1944, le même jour que ses camarades. Porteur du matricule 77244, il décède le 1er août 1944.





 Joseph Delalande ( Collection Catherine Delalande)


     Joseph Delalande connaît un itinéraire différent de ceux qu’il a côtoyés. Né le 25 juillet 1925 à Carhaix (Finistère), il exerce la profession de chiffonnier avec ses parents. Il en profite pour camoufler et transporter des tracts, des journaux clandestins, et même -une fois- un revolver. Il assure des liaisons et effectue des recrutements. Son entrée en Résistance s’effectue début 1943, il sera toujours impressionné par l’action de Lepenant, Marijuan et Pégard. Il est arrêté par la Milice, le 8 décembre 1943, rue des Fontaines : les miliciens sont accompagnés de leurs chiens agressifs. Celle qui deviendra son épouse en 1946 est témoin de cette arrestation musclée. Joseph Delalande est transféré à Rennes, où il subit des interrogatoires et des coups (des nerfs de bœuf). Il connaît ensuite les prisons de Laval, d’Angers (arrivée le 11 mai 1944) et de Compiègne. Il doit être dirigé sur l’Allemagne. Le train qui achemine les déportés s’arrête à Péronne et se trouve bloqué du 24 au 31  août 1944. Joseph Delalande profite d’une corvée en ville pour s’évader, deux ou trois jours avant la libération de détenus par la Croix Rouge. Un de ses camarades, H. Paris, raconte qu’ils furent réquisitionnés pour la garde des personnes suspectes de collaboration au château de Péronne. La séparation devait s’effectuer une quinzaine de jours après. D’après les souvenirs de la famille Delalande, Joseph  séjourna dans des fermes pour y trouver le gîte et la nourriture. Ainsi, au terme de plusieurs mois, il revint à Fougères.
Toujours selon la famille, certes il reçut les croix de combattant, d’interné et d’engagé volontaire, il resta cependant modeste et son courage devait être salué par Louis Pétri.  Il se souvint de l’expérience concentrationnaire de ses camarades, lui qui eut la chance et l’audace de pouvoir s’évader.
Le tableau de la Résistance du second semestre 1943 serait incomplet sans l’évocation des Fontaine, Jules et Roger, son fils. Ils accomplirent un haut fait de Résistance à Fougères, l’attentat contre la Feldgendarmerie, le 14 juillet 1943. La grenade lancée tua un officier allemand et provoqua une bonne dizaine de blessés.




 Roger Fontaine

                                                 
    Ce contexte d’actions contre les lignes de chemin de fer (Rennes-Vitré, Fougères-Pontorson) et les pylônes à haute tension montre que la Résistance est devenue très organisée. Les deux Fontaine sont arrêtés le 29 novembre 1943, emprisonnés à Rennes, puis fusillés à la prison de Fresnes, le 24 juin 1944. Roger Fontaine est l’une des figures qui a le plus marqué Joseph Delalande, avec Lepenant, Marijuan et Pégard.

                                                          Daniel Heudré

mardi 25 février 2014

LES SOEURS DE CHATEAUBRIAND à Fougères, II: Julie et Lucile.







Maquette originale d'Armel Beaufils pour sa statue de Chateaubriand, érigée à l'entrée du Sillon de Saint-Malo.
 Le sculpteur fit don de cette ébauche à la Bibliothèque de Fougères en 1948. Cliché des Archives, Fougères.


Julie de CHATEAUBRIAND


(1763-1799)




« Julie, ma troisième soeur se maria au cours de ces deux années : elle épousa le comte de Farcy, capitaine au Régiment de Condé et s’établit avec son mari à Fougères, où habitaient déjà mes deux sœurs aînées, Mmes de Marigny et de Québriac. La mariage de Julie eut lieu à Combourg et j’assistai à la noce ».



                                             Julie de Chateaubriand, Mme de Farcy, (Collection privée D.R.)



En épousant, le 23 avril 1782, Annibal-Pierre de Farcy, Julie de Chateaubriand entrait dans une famille déjà alliée aux Chateaubriand. Lui avait 33 ans, elle 19. Les deux époux étaient assez mal assortis. M. de Farcy, issu d’une vieille famille venue de Normandie, avait aussi une forte personnalité. Capitaine au Régiment de Condé Infanterie, quelque peu prodigue, il préférait la vie militaire ; Julie était fort belle « avec ses cheveux bruns à gaufrures, ses mains et ses bras délicats, son sourire éclairant ses yeux bleus ». Elle avait aussi, au dire de son frère, « un vrai talent de poésie ». Elle apportait 30.000 livres de dot à son époux.




Le couple s’installa à Fougères, rue Nationale, à l’hôtel de Farcy qui était alors une grande maison à porche et à colombages. Il s’agit aujourd’hui de l’hôtel Danjou de la Garenne au numéro 32 de la rue Nationale. L’ancien hôtel de Farcy fut démoli en 1847 avec quelques maisons environnantes. Il avait fini par être acheté en totalité par la famille Lemercier de Cures dont l’un des héritiers, M. Danjou de la Garenne, archéologue et collectionneur connu pour son originalité devint seul propriétaire. Ce fut lui qui fit orner la nouvelle façade par un artiste renommé, M. Barré, de Rennes, de huit effigies en médaillons représentant François 1er, Henri II, la duchesse d’Etampes et Diane de Poitiers. En 1922, cette maison devint la propriété des Sœurs Oblates de Saint-Benoît, Servantes des Pauvres, qui revendirent l’immeuble à un particulier lorsqu’elles quittèrent la ville de Fougères il y a quelques décennies.

De cette union naquit une fille qui fut ondoyée en l’église Saint-Léonard de Fougères le 15 juin 1784, en présence du père de l’enfant et de sa grand-mère, Mme de Chateaubriand qui signe au registre « de Bédée de Chateaubriand ». L’enfant reçut les prénoms de Marie Zoë Pauline. Le couple se sépara à l’amiable après quatre ans de mariage et une séparation de biens fut prononcée le 23 octobre 1792 Cette situation ne les empêcha pas de se revoir et Annibal de Farcy resta toujours en bons termes avec la famille de Chateaubriand. Julie aimait briller dans les salons, partageait son temps entre Fougères et Paris.




« Quand je retrouvai Julie à Paris, écrit Chateaubriand, elle était dans la pompe de la mondanité ; elle se montrait couverte de fleurs, parée de ces colliers, voilée de ces tissus parfumés que saint Clément défend aux premières chrétiennes… Julie était infiniment plus jolie que Lucile ; elle avait des yeux bleus caressants et des cheveux bruns à gaufrures ou à grandes ondes. Ses mains et ses bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient par leurs mouvements gracieux quelque  chose de plus charmant encore à sa taille charmante. Elle était brillante, animée, riait beaucoup, sans affectation, et montrait en riant des dents perlées…




Julie attirait les beaux esprits, sulfureux parfois : Guinguené, Parny, Chamfort et surtout le philosophe Delisle de Sales. Née poète, elle disait : « Que répondrai-je à Dieu pour lui rendre compte de ma vie ? Je ne sais que des vers ».




Revenue à Fougères au moment de la Terreur, Julie reçut chez elle sa sœur Lucile et sa belle-sœur, Céleste, l’épouse de François-René parti rejoindre l’armée des émigrés. Le 1er octobre 1793, Julie fut arrêtée ; le lendemain ce fut le tour de Céleste et de Lucile. Nous ne savons par qui la petite Marie Zoë de Farcy, âgée de 9 ans, fut recueillie pendant l’incarcération de sa mère qui dura treize mois. Etait-ce Mme de Marigny ou Mme de Châteaubourg, ses tantes, cela est probable.. D’abord enfermées au château de Fougères, elles furent transférées à la prison de la Tour-du-Bat, puis à celle du  Bon Pasteur à Rennes, d’où elles ne furent libérées que le 5 novembre 1794. Elle revinrent à Fougères et purent par un arrangement secret continuer à occuper une partie de l’hôtel de Farcy qui avait été vendu comme bien national.





 Ancienne demeure de Mme de Farcy et de Lucile de Chateaubriand.
Archives Municipales, Fougères.


Les épreuves subies par Julie au cours de cette période furent-elles la raison de sa conversion ? Anatole France dit qu’elle « échangea l’éventail contre le crucifix ». Quoi qu’il en soit, une rupture radicale s’opéra dans son existence : jeûnes, flagellations et prières en firent pour certains une sainte. Elle mourut à Rennes, à l’âge de 36 ans, au manoir du Gravot, alors dans l’agglomération de Rennes, chez une citoyenne Daniel, dans l’actuelle rue Claude-Bernard, le 26 juillet 1799.




Chateaubriand n’apprit la mort de sa sœur qu’un an plus tard. Il était alors exilé à Londres, comme il le dit dans la première préface du Génie du Christianisme. La mort de sa mère et  celle de sa sœur lui redonnèrent la foi : « Je suis devenu chrétien. Je n’ai point cédé, j’en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conviction est sortie du cœur, j’ai pleuré et j’ai cru ».Julie exerça toujours une influence positive sur l’écrivain. Elle lui annonça la mort de leur mère en ces termes : « Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères : je t’annonce à regret le coup funeste… Quand tu cesseras d’être l’objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession, non seulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t’ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire… ». Ce reproche éclaira l’esprit de René et l’amena à un réel repentir, ce fut ainsi qu’il écrira le « Génie du Christianisme » après avoir publié « l’Essai sur les Révolutions » qui prédisait sa fin.






Lucile de CHATEAUBRIAND
(1764-1804)


Sœur cadette de Chateaubriand, « Lucile devait partager les jeux de son frère et tisser avec lui beaucoup de rêveries. Partenaires de jeux et grands imaginatifs, ils cultivaient un amour réciproque. Lucile n’aima qu’une seule personne dans sa triste existence : René ». Au-delà des miniatures maladroites, le vrai portrait de Lucile fut tracé par son frère : « Lucile était grande et d’une beauté remarquable, mais sérieuse. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs ; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d’elle des regards pleins de tristesse ou de joie Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.





 Lucile de Chateaubriand.  (Coll privée, DR.)


Un passeport de 1799 donne le signalement suivant : « Taille de cinq pieds six pouces (1m65), cheveux et sourcils châtains, yeux bruns, nez long, bouche moyenne, menton rond, front élevé, visage ovale ». Prise par la tempête de l’histoire, Lucile ne sait où poser son cœur ; elle erre dans les demeures de ses sœurs et on la voit passer ses journées à se prosterner sur les dalles de Saint-Léonard ou devant la Vierge des Marais à Saint-Sulpice. Bien que fréquentant la noblesse chez ses sœurs, elle ne trouve personne susceptible de calmer ses tourments ; les incompréhensions vont grandissantes entre elle et ses sœurs chez lesquelles les rencontres se poursuivent pourtant. L’autorité de ses sœurs, surtout celle de Mme de Marigny, la contraignit à épouser le chevalier de Caud, né à Combourg en 1727, un militaire de carrière honorable, le dernier gouverneur du château de Fougères. Le mariage eut lieu à Rennes, civilement le 2 août 1796, et religieusement le lendemain en l’église Saint-Pierre-en-Saint-Georges. Le chevalier avait 69 ans, Lucile n’en avait que 32. Les sœurs de Lucile pensaient ainsi pouvoir la stabiliser et lui assurer un avenir décent.



Quelques jours avant le mariage de sa fille, Mme de Chateaubriand fait cette confession terrible à Louis de Tocqueville, un allié de la famille : « Avant de finir, lui écrit-elle, je vous apprendrai le mariage de Lucile, la ci-devant chanoinesse. Elle a pris un ancien homme, ci-devant maréchal de camp, croix de Saint-Louis ; l’honneur et la probité lui ont resté pour titres ; sa réputation est intacte ;il n’est pas riche, mais il lui donne tout ce qu’il a. Les circonstances l’ont décidée à chercher du pain ». Finalement, ce mariage qui ne dura que sept mois, fut une véritable catastrophe et de cette expérience malheureuse, Lucile devait ressortir meurtrie et plus solitaire que jamais. Le chevalier de Caud mourut à Rennes le 15 mars 1797, assisté de ses seuls domestiques qui firent l’avance de l’enterrement. Lucile fut nommée gardienne des scellés posés sur le domicile mortuaire… L’errance allait se poursuivre…

L’âme de Lucile ne battait que pour son frère cadet. Lorsque sa sœur Julie fut arrêtée par le Comité de Surveillance de Fougères, arrestation suivie le lendemain par celle de Céleste Buisson, l’épouse de François-René, Lucile, dans un geste de fidélité à son frère, demanda à être emmenée avec elle à la prison de Rennes : « J’ai tendu volontairement mes mains aux fers » écrira-t-elle à son frère. Cet amour pour son frère commandait son dévouement pour Céleste. Dans une autre lettre, elle dit : « Dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort, je n’ai eu d’inquiétudes que sur ton sort ; sans cesse j’interrogeais sur toi les pressentiments de mon cœur ».

Lorsque René rentrera en France après des années d’absence, Lucile retrouvera un semblant de bonheur et reprendra le dialogue passionné avec son Frangin qu’elle rejoint à Paris. Elle l’accompagne dans sa passion pour Pauline de Beaumont, femme tourmentée, à la fois dolente et excessive, relation réprouvée par ses soeurs. Une fois encore, le destin de Lucile sera décidé par quelqu’un d’autre. Mme de Beaumont, en 1802, lui fera rencontrer le poète Chênedollé, ami de René. Ce sera, là aussi, le début d’une idylle malheureuse.

Leur rencontre à la Sécardais eut lieu en août 1803. Lucile alla l’attendre à Fougères chez Mme de Châteaubourg, à l’hôtel de Québriac. Finalement Chênedollé passa la nuit chez Mme de Chateaubriand, qui cherchait avant tout à soutirer des nouvelles de son mari alors en poste à Rome.

Sur la route de la Sécardais, alors que Chênedollé admirait le paysage, Lucile murmura : « Quand les hommes et les amis vous abandonnent, il nous reste Dieu et la nature ».Ils échangèrent des promesses sous les tonnelles de la Sécardais mais Lucile fut bien obligée de faire allusion au mariage contracté à Hambourg et jamais rompu de Chênedollé et colporté au sein de la famille. Chênedollé était abasourdi, Lucile ne l’était pas moins. Sa fragilité est ébranlée mais elle ne peut devenir la seconde épouse d’un bigame. A la fin du mois d’août, elle quitte la Sécardais,s’enfuit à Rennes et se cloître rue Saint-Georges dans une location au n° 11bis.

Désormais, Lucile vivra dans une claustration totale ; elle s’enfonça dans sa névrose, frôlant les abîmes de la folie. Elle écrit à François-René une lettre poignante dans laquelle elle gémit : « Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres ni de ma présence ; pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités. Ma vie jette sa dernière clarté, lampe qui s’est consumée dans les ténèbres d’une longue nuit, et qui voit naître l’aurore où elle va mourir».

Quittant le couvent des Augustines, elle prit pension rue d’Orléans-Saint-Marcel (aujourd’hui rue Daubenton). Son frère était parti rendre visite à son ami Joubert à Villeneuve-sur-Yonne lorsqu’il apprit la mort de Lucile, survenu le 9 novembre 1804. Tout comme Chênedollé, certains pensèrent à un suicide, rien cependant ne permet de l’affirmer.Chateaubriand fut prévenu   le 13 novembre   par  Mme de Marigny alors à Paris. D'après Les Mémoires d'Outre-Tombe,Lucile fut enterrée dans une fosse anonyme d’un cimetière voisin: c'est la version qu'il choisit.(1)

Chateaubriand  fut très affecté par la perte de sa soeur : « Elle m'a quitté ,cette sainte de génie. Je n'ai pas été un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait à se cacher; je lui ai fait une solitude dans mon cœur: elle n'en sortira que quand j'aurai cessé de vivre. » écrivit-il dans Les Mémoires. Le   chapitre 6 du livre dix-septième" Mort de Madame de Caud" est  tout entier un éloge funèbre et une déploration. 
                                                                                 Marcel Hodebert


 Bibliographie:

 Chateaubriand, Mémoires d'Outre-tombe, Tome I, La Pleiade p 114 sq.
Aubrée Etienne, Lucile et René de Chateaubriand chez leurs soeurs à Fougères. Paris, H Campion,1929.
Heudré Bernard, Chateaubriand, Terres et Demeures d'Outre-Temps p. 106-123 sq. 
  (1):cf  Notes de  l'édition critique  des Mémoires par Jean-Claude Berchet,LP 2008 p. 1464 à 1466.