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mardi 10 septembre 2013

Gilles RUELLAN dit ROCHER-PORTAIL, baron du TIERCENT, marquis de LA BALLUE


 UNE  ASCENSION  LEGENDAIRE
















 
             Gilles Ruellan, né à Antrain, à l'origine voiturier d'un marchand de toiles, expert en "bonnes affaires", devenu propriétaire richissime, fermier des impôts sur les vins pour la Bretagne, baron du Tiercent et du Rocher-Portail puis marquis de la Ballue, pourvoyeur de fonds à la Cour, allié des rois Henri IV et Louis XIII... a plusieurs traits d'un personnage de roman picaresque, voire de comédie satirique : on pense à Turcaret, le héros de Lesage, valet devenu "traitant" sans vergogne comme lui, l'ingéniosité en plus, le ridicule en moins.
 
        Tallement des Réaux, observateur de son temps et auteur de courtes biographies spirituelles et souvent caustiques l'a fait entrer dans sa galerie de portraits du Grand Siècle. Trois pages des "Historiettes" croquent ce personnage plutôt bariolé (p.237 à 239, tome I).






 Les historiettes de Tallemant Des Réaux : mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle. Tome 1 / publiés... par MM. Monmerqué,... de Chateaugiron et Taschereau...
 
 
          L'une de ses premières prouesses spéculatives remonte à l'époque de la Ligue :si lon en croit Tallement de Réaux,il revend chèrement au duc de Mercoeur, des armes acquises près des partisans du Roi. Au cours de ce long conflit, il  sait  louvoyer entre les deux partis, tantôt du côté de la Ligue, ainsi il a représenté Fougères aux Etats de Bretagne convoqués par Mercoeur en mai 1594, tantôt du côté du Roi ; a-t-il apporté sa médiation entre les antagonistes dans le rétablissement de la paix en 1598 ? Certains historiens le prétendent : pour ce service, le Roi  l'aurait  récompensé  d'un titre quelques années plus tard.
     Pendant plus de 24 ans, il occupe la fonction de fermier des impôts et billots en Bretagne, charge fort lucrative qui grossit  sa fortune. Tallement des Réaux ne manque pas d'attirer l'attention sur son habileté à s'enrichir :


 BARON DU TIERCENT ET DU ROCHER-PORTAIL 
 
       En 1596, Gilles Ruellan, simple roturier, acquiert le domaine du Rocher-Sénéchal  auquel il donne le nom de Rocher-Portail ou Portal. Il le fait reconstruire en bonne partie suivant les normes architecturales classiques du début du XVII ème siècle, ce qui ne manque pas d'étonner la noblesse des alentours. Cette même année, il achète plusieurs manoirs et domaines en Saint-Marc-le-Blanc et celui du Bois-Baudry en Tremblay puis, en 1602, il  devient propriétaire de la seigneurie du Tiercent.
    Il est anobli par le Roi en 1603  et devient chevalier. Le château de Monthorin en Louvigné-du-Désert est acquis vers 1607, ainsi que le manoir de la Branche et la Galesnais en Saint-Brice-en-Coglès. Les seigneuries du Tiercent et du Rocher-Portail sont érigées en baronnie en 1608, ce qui lui confère un nouveau titre et consacre son ascension.


 




 Château du Tiercent.( cl. M. Hodebert)


  
        Au cours de l'année 1610, il  est  promu chevalier de l'ordre de Saint-Michel, chevalier des Ordres du Roi. Il est aussi reconnu comme gentilhomme de la chambre du Roi. Sa fortune et son aura ne cessent de croître. 
     En 1615, il achète le château de la Ballue en Bazouges-la-Pérouse dont le domaine est très étendu et il ajoute à la liste de ses possessions le Plessis-Chasné en la Bazouge-du-Désert.




                     MARQUIS DE LA BALLUE



     Il  a  la confiance du roi Louis XIII qui  érige son domaine de  la Ballue en marquisat en 1622. Entretemps, profitant sans doute  de la ruine de nombreux domaines à la suite des guerres de la Ligue, il est devenu propriétaire de multiples fiefs à Antrain, Bazouges-la Pérouse, La Fontenelle, Landal... et il fait restaurer ou reconstruire ses châteaux : Le Rocher-Portail est  achevé en 1617, Le grand logis du Tiercent prend forme, La Ballue édifié vers 1620 sur les  salles souterraines de l'ancien manoir devient la résidence familiale. Le château de Monthorin est remanié et le logis principal, de style Louis XIII,  serait son œuvre,



 Le château de la Ballue.


 .Les historiettes de Tallemant Des Réaux : mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle. Tome 1 / publiés... par MM. Monmerqué,... de Chateaugiron et Taschereau...





 Château de Monthorin, Louvigné-du-Désert (cl. M. Hodebert)

      Parvenu au faîte de l'aisance financière, Gilles Ruellan a su s'attirer la  faveur des Grands : Richelieu en personne avait pour lui de la considération d'autant plus que Ruellan l'avait secondé dans la négociation du mariage de son neveu, François de Vignerot, avec sa petite-fille, Marie de Guémadeuc, héritière du domaine de Monthorin.

     Jusque dans les positions sociales et les alliances de ses huit enfants, il s'est  hissé au rang des grands seigneurs. Deux de ses  fils étaient conseillers au Parlement de Rennes ; Pierre de Ruellan  a été  maître des  requêtes. Ses cinq filles se sont alliées à de grandes familles de la noblesse de l'Ouest, "toutes bien mariées" écrit Tallement des Réaux, au regard de la fortune du moins. L'irascible Thomas de Guémadeuc, gouverneur de Fougères, époux de Jeanne Ruellan, finit en Place de Grève. 

    Alors qu'il est à Paris chez son gendre le duc de Brissac, Gilles de Ruellan s'éteint en mars 1627, après quelques jours de maladie.  Peu de jours avant sa mort, il s'honore d'un geste  magnanime : par testament, il demande à ses héritiers de faire bâtir un hôpital à Rennes et il le pourvoit d'une rente annuelle. Mais, dans  ce qui s'apparente à un déni de noblesse, sa veuve et ses enfants désavouent sa générosité et refusent cette clause qui prend sur leur part. Un procès s'engage : il faudra attendre 1659 pour trouver un compromis avec la ville de Rennes. Un trait est tiré sur la fondation de l'hôpital, moyennant le versement d'une somme forfaitaire destinée aux pauvres des hôpitaux de la ville.





 Chapitreau de l'église de la Selle-en- Coglès, édifié en 1609 par Gilles Ruellan.
 




     Gilles Ruellan offre l'image-type d'un parvenu sympathique, spéculateur  habile protégé par la légalité et prédateur redoutable sous des dehors bonhommes : il  orne la  longue galerie de ceux qui assoient leur prospérité sur la ruine des positions acquises et profitent du vacillement des valeurs ; il a incarné la séduction et le pouvoir de l'argent. A cet égard, il est  intemporel.

                                 Jean-Paul Gallais


 Sources et bibliographie:

 -  Tallement des Réaux, Historiettes, mémoires pour servir  à l'histoire du XVIIè siècle, BNF.


- Michel Cointat, La vie aventureuse de Gilles Ruellan, article très documenté, étayé par des documents d'archives, paru dans
Bulletin et Mémoires de la Société archéologique et historique de l'arrondissement de Fougères, Tome XXV, 1986.

    Le personnage de Gilles Ruellan a inspiré à Isabelle Huchet un roman d'intrigue au titre évocateur : Le marquis va-nu-pieds.  éditions J. C.Lattès, 2004.











 Lien: Château du Tiercent

 http://patrimoine.region-bretagne.fr/sdx/sribzh/main.xsp?execute=show_document&id=MERIMEEIA35049021



 

Image plein-écran
 Armoiries des Ruellan, portail d'entrée, également
visibles sur l'église de St-Marc-le-Blanc.
Vignette
Vue du château depuis le sud-est.


     
 

 

           

 Château de la Ballue     


 http://www.laballuegarden.com/web/index.php

mardi 21 mai 2013

LE CHATEAU du ROCHER-PORTAIL, SAINT-BRICE-EN-COGLES


 
UNE DEMEURE PRESTIGIEUSE 
 
 
 


 
       A deux pas de la Selle-en-Coglès, dans les ondulations de la campagne briçoise, il suffit de dépasser les hautes futaies pour voir apparaître, comme derrière le rideau, un joyau de l’architecture bretonne : le château du Rocher-Portail, posé sur les bords de la Loysance.
 
                    UN CHATEAU DIGNE D'UN FINANCIER


 
     Le Rocher-Portail ou Rocher-Portal s’appelait jadis le Rocher puis le Rocher-Sénéchal, du nom des propriétaires qui l’habitaient en 1437. Son origine remonterait au XIème siècle. Une motte était établie près de la Loysance.

       Gilles RUELLAN,ancien valet originaire d'Antrain,vite devenu   financier richissime,anobli par Henri IV en 1603 et comblé d'honneurs en récompense de ses services,en fait l’acquisition en 1596. A l’origine, le château n’avait qu’une fonction défensive. Mais, à la fin du XVIème, Gilles Ruellan le fait démolir en partie pour construire  une résidence plus grande et surtout plus prestigieuse. Le donjon défensif devient alors une grande demeure de plaisance, consécration de son ascension sociale. La date de 1617, gravée sur le fronton sud du corps central, marque sans doute l'achèvement  du château dans ses parties essentielles.
 
               UNE  COMPOSITION  RIGOUREUSE

 
    L’architecture rompt avec l’époque féodale et devient plus décorative. L'ordonnance sobre de l'ensemble, le dialogue  strict entre les ailes nord et sud montrent un souci de symétrie et d'unité cher au classicisme. 





   Le château disposé en U se compose de trois grands corps de bâtiments terminés par quatre pavillons d’angle ouverts sur les quatre orients. Les toits très élevés reposent sur des corniches modillonnées et portent sept élégantes lucarnes  au fronton courbe .  Comme pour mettre un point d'orgue  à cette harmonie des lignes, les hautes cheminées  reçoivent elles aussi un couronnement de forme arrondie, plus tardif.








      Le corps central du château présente une grande originalité avec ses deux grands frontons curvilignes percés d’oculi jumelés ; ils marquent l’emplacement des deux escaliers qui desservent les pavillons et ils dédoublent l’entrée principale généralement située au centre du bâtiment principal. Pour Christophe Amiot, architecte des Bâtiments de France, les deux oculi des grands frontons et les moulurations des baies du Rocher-Portail  présentent des  similitudes avec le répertoire décoratif de la cathédrale de Saint-Malo (transept nord), édifiée à la même époque, par Thomas Poussin, architecte du roi : serait-il aussi l'architecte du Rocher-Portail?


  Sur l'aile sud, s'ouvre une porte en plein cintre surmontée de coulisses de pont-levis dont la  fonction empruntée à  l' architecture défensive médiévale est purement décorative.Elle  est en symétrie avec l'entrée de la galerie sur l'aile opposée.





 Façade sud: porte de communication imposante entre la cour d'honneur et 
celle des communs, disposée en avant-corps et munie de coulisses de pont- levis.


 
     La cour carrée est agrémentée d’une jolie galerie dont les arcades cintrées, séparées par des pilastres toscans, reposent sur un mur d’appui qui allège l’ensemble. Cette disposition lui donne un tour italianisant et elle reflète la  persistance de  l'esthétique de la Renaissance en Bretagne jusqu’au début du XVIIème siècle. La galerie ouverte du rez-de-chaussée conduit des appartements privés à la chapelle du seigneur. A l’étage supérieur, la galerie est borgne et elle s'ouvre sur un salon privé appelé « salle des arts et des plaisirs ». Des marques de décors peints du XVIIe y subsistent.




Façade-est: saut-de-loup.


       La cour d’honneur est  fermée par une balustrade en granit de style Louis XIII, elle  borde un fossé qui communique avec l'étang formé par la Loysance. A l'est, la façade  du corps de logis principal , moins ouvragée, donne sur un parc autrefois dessiné et planté au fond duquel  se trouve toujours un  petit pavillon coiffé à l'impériale;
la cour des communs  est elle aussi  fermée par une balustrade et protégée par un  saut-de-loup.
 


 Façade-est ouverte sur  les  jardins; l'ornement central en forme de vasque
 soutenue par trois piliers est l'autel de la chapelle seigneuriale.


 
            Gilles Ruellan était  aussi devenu propriétaire des châteaux du Tiercent en 1602, de Monthorin en 1607, de La Ballue en 1615 et de nombreuses demeures bretonnes. 
   Après  son décès  en 1627, l'une de ses filles, Vincente,  épouse de Jacques Barin de la Galissonnière, hérite du Rocher-Portail ; en 1653, son fils Jacques vend la propriété à Jacques  de Farcy, gouverneur du château de Vitré ; la  puissante famille de Farcy était en partie acquise au protestantisme. A cette époque, le Rocher-Portail  dispose d'un oratoire  protestant, le culte semble y avoir été célébré jusqu'en 1668.
 La propriété est restée dans cette famille et ses alliés les Guérin jusqu'au milieu du XIXe, à l'exception de la période révolutionnaire ; en 1866, elle est achetée et restaurée par la famille de Boutrays et transmise de génération en génération jusqu'en 2015.
 

  
         Malgré les réfections des XVIIIè et  XIXè siècles, cette demeure de grand style  a gardé son homogénéité, elle nous est parvenue en apparence intacte et elle continue à nous éblouir. Que le sens esthétique qui a présidé à sa construction impose encore longtemps le respect.
 
                                                 

                                             Société d'Histoire et d'Archéologie du Pays de Fougères





Bibliographie.
- Christophe Amiot, Observations sur le plan quadrangulaire et la galerie dans les châteaux bretons (1575-1640).L'exemple du Rocher-Portail à Saint-Brice-en-Coglès. Mémoires de la Société d'Histoire et d'archéologie de Bretagne, Tome LXXIV,1996, p.519-561.
-Banéat P. Le département d'Ille-et-Vilaine, Rennes, J. Larcher, 1929,p338-9.
  Remerciements à Joseph Pommereul.



- Inventaire général du Patrimoine culturel,Région Bretagne,Saint-Brice-en-Coglès:


http://patrimoine.region-bretagne.fr/sdx/sribzh/main.xsp?execute=show_document&id=MERIMEEIA35048944








              SAISON CULTURELLE 2020