samedi 29 juin 2013

LES ARCHIVES DE LA HAYE- SAINT-HILAIRE


 

 La donation des  archives DE LA HAYE-SAINT-HILAIRE à la Ville de Fougères


 

HISTORIQUE DU FONDS

 

 

Monsieur le Comte Lionel de LA HAYE-SAINT-HILAIRE, descendant de la longue lignée qui s’est succédé depuis plus de neuf siècles au château de La Haye, en la commune de Saint-Hilaire-des-Landes, très soucieux du devenir de ses archives familiales accumulées depuis des siècles, a, en avril 2012, sollicité la Ville de Fougères pour leur prise en charge.
 
 

 Château de La Haye-Saint-Hilaire, Saint-Hilaire-des-Landes. 


 

 

Monsieur de La Haye-Saint-Hilaire motivait sa demande par le fait que sa famille était très liée à la ville de Fougères, puisque quatre de ses aïeux en furent les gouverneurs[1]. Il manifestait également son souci de la conservation d’un fonds familial très important couvrant une longue période allant du XIIIème au XXème siècle, que seul un service public pouvait offrir et mettre à la disposition des chercheurs et des historiens dès qu’un classement serait effectué et qu’un inventaire complet en serait dressé.





 La tour  carrée de  la Haye Saint-Hilaire, percée de multiples
 meurtrières, fin du XIIè (collection  privée).
  

 
 
  Le Service des Archives municipales de la ville pouvait effectivement répondre à cette demande. Le maire de la Ville, Louis Feuvrier, ainsi que son adjointe à la Culture, Mme Gautier-Bouguet, après avoir rencontré M. de La Haye-Saint-Hilaire, ont convenu de la signature d’un contrat de don pur et simple des archives de La Haye à la ville de Fougères, sous réserve d’un classement et d’une mise à disposition du public. Le Conseil municipal a entériné cette donation lors de sa séance du 27 septembre 2012.

 

 Identification et ébauche de classement.
Dans le même temps, afin de trier, classer et inventorier ce fonds d’archives, la ville missionnait pour trois mois, M Marcel Hodebert, ancien archiviste municipal, pour effectuer cet important travail. En effet, il s’agissait de classer plusieurs mètres-cubes de documents de toutes sortes (papier et parchemins), contenus dans une grande caisse de bois d’une capacité de 2 m3 environ et de trois grosses malles pleines à ras bord.

 

Les documents, pour la plupart,  étaient en bon état. En effet, pendant tous ces siècles de stockage, ils ont été conservés bien au sec et à l’abri de la lumière, de sorte qu’ils ne présentaient que de très rares traces d’humidité qui, finalement, n’engendraient pas de grandes détériorations. Le fonds a échappé également aux rongeurs qui se plaisent généralement dans les greniers des vieilles bâtisses, de sorte qu’il n’a été procédé à aucune élimination. Les Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, alertées du versement de ce fonds à la ville de Fougères, ont pu, lors de leur visite et de leur contrôle, constater le bon état sanitaire des documents.

 

Pour dresser l’inventaire de ce fonds, le parti a été pris d’effectuer un classement chronologique des documents, à l’exception des pièces d’archives les plus précieuses pour l’histoire particulière de la famille de La Haye-Saint-Hilaire, comme des actes signés de la main des rois de France (Louis XIV, Louis XVI), ou de personnages importants et connus de l’histoire nationale ou locale (Colbert, le prince de Condé, le Duc de Penthièvre ou La Rouërie),  ou encore une bulle papale de 1679, qui font l’objet d’un classement à part.

 
Après classement et reconditionnement, le fonds des Archives familiales de la Haye Saint-Hilaire comporte désormais, sous la référence 53Z, 144 boîtes d’archives, couvrant 24,36 mètres linéaires, se décomposant en 3.587 dossiers pour 12.825 pièces d’archives.



 
 SEPT SIECLES D'HISTOIRE LOCALE

 

 

Au fur et à mesure du tri et du classement, il s’est avéré que non seulement, les archives de la Haye intéressaient cette ancienne seigneurie, mais également le Pays fougerais tout entier. La seigneurie de la Haye étant importante, de nombreux documents concernent, Saint-Hilaire-des-Landes, bien entendu, mais aussi Saint-Sauveur-des-Landes, Saint-Marc-le-Blanc, Saint-Ouen-des-Alleux, Saint-Etienne-en-Coglès, Saint-Christophe-de-Valains, La Chapelle-Saint-Aubert… Compte tenu de ses alliances, des actes dressés par la juridiction de cette famille concernent des possessions dans les communes de Landéan, Parigné, La Bazouge-du-Désert, Villamée, Fleurigné, Monthault, Mellé… ; des communes du département voisin de la Mayenne sont également concernées, sans oublier la commune de Melesse où le seigneur de La Haye-Saint-Hilaire possédait la seigneurie du Plessis.

 

De nombreux actes émanent de la Cour du Siège royal de Fougères,notamment des décisions de justice. Comme en témoignent les documents conservés, la Cour de Fougères rend régulièrement des arrêts qui sont parfois contestés et renvoyés devant la Cour du Parlement de Bretagne, voire devant le Conseil d’Etat.

 

L’histoire de la ville de Fougères se retrouve également dans le fonds de La Haye-Saint-Hilaire, de manière tout à fait inédite et parfois méconnue, comme cette remontrance faite par les Fougerais au duc de Mercœur, alors gouverneur de Bretagne, à propos de troupes stationnées en ville et au château dont le comportement excède la population et plus particulièrement les bourgeois et les marchands de la cité. La réponse, signée de la main du duc, apportera sans doute une solution aux problèmes rencontrés alors.

 De même trouve-t-on, au XVIIème siècle, un état des réparations urgentes à faire aux quatre moulins du château, pour assurer leur bon fonctionnement.

 Le fonds de La Haye c’est aussi une impressionnante et exceptionnelle collection de parchemins qui, du XIIIème à la fin du XVIème siècle, constitue la majorité des documents conservés pendant cette période. Ce sont pour la plupart des aveux rendus pour les différentes possessions de la seigneurie qui peuvent être une véritable mine d’or pour les historiens intéressés par ces époques.

 
Parchemin de  l'an 1253 portant l'acte de vente d'une terre en Parigné.
 

D’ailleurs, le document le plus ancien retrouvé, datant de 1253, a déjà fait l’objet d’une étude de M. Julien Bachelier (jointe à l’inventaire dressé), publiée dans le Bulletin et Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie du Pays de Fougères en 2011.


 Dans les nombreux aveux fournis jusqu’à la veille de la Révolution, les chercheurs, et notamment les généalogistes, trouveront de multiples informations, non seulement sur les terres, les redevances et les rentes auxquelles elles sont assujetties, mais aussi sur les hommes et femmes, teneurs de métairies ou de lopins de terre, qui y sont attachés.

 De même, trouveront-ils dans les documents émis par la juridiction de la seigneurie de la Haye-Saint-Hilaire de nombreux renseignements dans les actes dressés à l’occasion des inventaires après décès, des ventes publiques ou entre particuliers, des décrets de mariage, des mises sous tutelle ou des émancipations de mineurs, des poses de scellés, des successions, etc… voire même des affaires de coups et blessures et ou d’adultère, ainsi que de très nombreux baux de location.

 
Dans un domaine plus particulier, celui de la justice, comme cela était souvent le cas aux XVIIème et XVIIIème siècles où l’on était facilement procédurier, la famille de la Haye-Saint-Hilaire n’échappe pas à ce phénomène, de sorte que l’on trouve des liasses entières de pièces de procédures, engagées le plus souvent pour régler des différends liés à des successions familiales et qui, reprises ou relancées d’appel en appel, de génération en génération, s’éternisent dans le temps. Un de ces procès mémorables se poursuit pendant près d’un siècle !! D’autres procédures sont engagées à propos de redevances de rentes ou de jouissance de biens, notamment avec plusieurs communautés religieuses comme l’abbaye de Rillé ou encore l’Hôtel-Dieu Saint-Nicolas de Fougères.

 

La famille de La Haye-Saint-Hilaire était liée à celle du Surintendant Nicolas Fouquet, neveu de Madame de la Haye. Lorsque le ministre du roi fut arrêté en 1661, le seigneur de la Haye-Saint-Hilaire, prudent et sans doute pour se protéger de tout soupçon de favoritisme et pour récupérer son argent tant qu’il en était encore temps, engagea une procédure contre Louis Bruant, l’un des principaux commis de Nicolas Fouquet, pour le remboursement d’une somme de 60.000 livres qui lui était due. Ce genre d’affaire éclaire le chercheur sur les transactions financières de l’époque.

 

Pour ce qui concerne plus personnellement la famille de La Haye-Saint-Hilaire, outre un certain nombre de documents portant la signature de Louis XIV ou de Louis XVI, et concernant la nomination du seigneur de la Haye à des postes militaires, ou sa convocation pour participer aux Etats de Bretagne, nous trouvons également de nombreux contrats de mariage, des testaments, des inventaires dressés après décès, des ventes, des échanges de terres, des contrats ou des partages entre les membres de la famille.


 Nomination militaire d'Edouard de La Haye-Saint-Hilaire,Archives municipales, Fougères.


 

 

Une négociation engagée à propos de la dot qui devra être versée pour l’entrée chez les Bénédictines de Vitré d’une demoiselle de La Haye n’est pas sans intérêt non plus, ce qui est tout à l’opposé d’un rapport de police relatif à l’intervention de la maréchaussée lors d’un tapage nocturne à Rennes, fait par des jeunes gens qui jettent des pierres dans les carreaux de certaines demoiselles bien connues en cette ville, et nommément identifiées comme étant des « filles de joie » ! document arrivé dans les archives de La Haye on ne sait trop comment.

 

Plus sérieusement, nous trouvons également l’acte de fondation de la chapelle du château, l’érection de la Haye en châtellenie, ou encore la fondation d’une l’école à Saint-Hilaire-des-Landes par la Comtesse douairière de La Haye-Saint-Hilaire en 1776. Les droits de bancs et prééminences d’église en différentes paroisses font, bien entendu, partie de ce que l’on peut trouver régulièrement évoqué dans les documents d’archives seigneuriales antérieures à la Révolution, tout comme les arrangements entre seigneurs sur les droits de mouture dans les moulins du voisinage. Pour l’anecdote, nous trouvons aussi la vente du carrosse et de ses six chevaux « gris » par Charlotte de Poilley, marquise de la Chesnelaye, au seigneur de la Haye-Saint-Hilaire.

 

Pour ce qui concerne la période révolutionnaire, nous trouvons peu de documents à part quelques ventes de biens saisis. Les documents concernant la chouannerie dans laquelle les frères de La Haye-Saint-Hilaire furent très impliqués, sont restés au château de la Haye, où, compte tenu de leur valeur familiale beaucoup plus intime, ils ont été conservés comme de très précieuses reliques. Ils ne font donc pas partie de la donation. Pour autant, nous avons cependant trouvé l’avis d’arrestation et d’exécution à Vannes d’Edouard de La Haye-Saint-Hilaire en 1807 alors qu’aux côtés de Cadoudal, il luttait contre Bonaparte. Un acte portant amnistie pour son frère Louis a également été retrouvé et des correspondances familiales témoignent encore, à mots couverts, de l’implication d’Edouard dans cette lutte.

 

  UNE FORTE PRESENCE DANS LE TERROIR
 

Par ailleurs, pour ce qui concerne la période plus contemporaine des XIXème et XXème siècles (les documents conservés ne vont pas au-delà de 1945), nous constatons, au travers des actes officiels ou notariaux, des livres de comptes ou des correspondances personnelles, que la famille de La Haye Saint-Hilaire, gérait ses biens avec sérieux et humanité. Plusieurs lettres de fermiers, écrites avec le peu de savoir de leurs auteurs de l’époque, témoignent de la bonté des comtes et comtesses de La Haye envers eux. Il faut s’imaginer qu’écrire à leurs « maîtres » et « maîtresses », comme ils disent, n’était pas, au XIXème siècle, une démarche très courante, surtout lorsqu’il s’agissait de les remercier pour des bienfaits reçus ou des accommodements consentis, notamment dans le paiement des termes de loyer en période de difficultés.





 Blason familial
"Epargne le petit et ne crains pas le grand "



 
A cette époque, la famille de La Haye semble donc être très proche de « ses gens ». Le comte est d’ailleurs au courant de tout ce qui se passe dans le pays, certaines lettres ne manquent pas de le renseigner. Même s’il n’est pas particulièrement impliqué dans la vie publique, il connaît par avance les décisions du Conseil municipal et l’on peut penser qu’il n’est pas sans y avoir quelque influence. Il est davantage engagé dans la vie paroissiale et quelques lettres nous font croire qu’il joue un rôle important au sein de la fabrique...



 Logis seigneurial du XVIIè et la tour de guet .
                 

 
 
Ces propriétaires terriens ne font pas que gérer leur patrimoine, ils vivent également l’évolution de leur temps et s’y investissent. C’est ainsi que dans les années 1860-1870, le comte de la Haye-Saint-Hilaire construit une briqueterie à Saint-Hilaire-des-Landes où travaille un certain nombre d’ouvriers. Des livres de comptes, des mémoires conservés, donnent des indications sur les quantités de briques fabriquées et sur la clientèle. Ces archives sont précieuses pour les éventuels chercheurs qui s’intéressent au paysage industriel local au XIXème siècle.

 

D’autres archives, provenant de la famille Mabille dont l’un des membres fut avocat puis juge au Tribunal de 1ère Instance de Fougères, puis notaire, allié aux de La Haye-Saint-Hilaire par le mariage de sa fille Mariantine avec Louis-Hyacinthe de La Haye-Saint-Hilaire, apportent d’intéressants éclairages sur la vie d’un notable de notre cité au XIXème siècle. Ce petit fonds particulier ouvre encore d’autres horizons grâce aux dossiers notariaux ou judiciaires conservés. Par exemple, c’est ainsi que nous sommes en possession des pièces de la procédure instruite par les créanciers la marquise de Chilleau, propriétaire de la terre de Monthorin, en Louvigné-du-Désert, parmi lesquels se trouvait la famille le Beschu dont Jeanne, épouse de Jean Ambroise Baston de La Riboisière. Partie prenante dans cette affaire, à l’issue de la procédure, ce sera finalement le général qui achètera Monthorin en 1807.

 

En mars 2003, Monsieur de La Haye Saint-Hilaire a versé aux Archives municipales un petit fonds supplémentaire dans lequel se trouvent principalement des archives des XIXème et XXème siècles, mais également une bulle du pape Clément X, de 1679, relevant de ses vœux Pierre François de La Haye afin de succéder à son cousin mort sans descendance et ainsi assurer la lignée de sa Maison.



Bulle de Clément X, 1674. Au revers du parchemin, figure la mention:" Bulle
qui déclare nul l'ordre du sous-diaconat reçu par Pierre-François de La Haye"
            







 Sceau du Pape Clément X.
















                    DES CHOIX  POLITIQUES

Outre une correspondance assez diverse mais importante, ce petit fonds d’archives a notamment l’avantage d’offrir aux historiens matière à recherches sur la tentative de restauration monarchique en France après la Guerre de 1870-1871 et particulièrement sur le soutien de la noblesse de notre région à la cause légitimiste.
 
 
  

En effet, le comte Louis Hyacinthe de La Haye-Saint-Hilaire fut le délégué officiel du Comte de Chambord en Ille-et-Vilaine qui, rappelons-le, était le petit-fils de Charles X, « l’enfant du miracle », né après l’assassinat de son père, le duc de Berry, en 1820, et qui fut le dernier descendant français de la banche aînée de la Maison de Bourbon. A la chute de Napoléon III, le comte de Chambord, celui que les monarchistes nommaient déjà Henri V, exilé alors en Autriche, fut pressenti pour monter sur le trône de France. L’affaire était bien engagée et ne dut son échec qu’au fait notamment que l’héritier légitime du trône refusa le drapeau tricolore. Les archives de La Haye Saint-Hilaire remises lors de ce versement complémentaire montrent que le Comte de Chambord avait de nombreux partisans dans notre région et que la cause légitimiste y était défendue. La nombreuse correspondance conservée, adressée à Louis Hyacinthe de La Haye-Saint-Hilaire, délégué de l’héritier légitime du trône, en témoigne aujourd’hui et il y a là un sujet d’étude pour les historiens qu’il serait fort intéressant d’approfondir et qui aurait l’avantage d’être totalement inédit.

 

A signaler également, un registre sur lequel a été transcrite toute la correspondance litigieuse échangée en 1864, entre la famille de La Haye Saint-Hilaire et l’évêché de Vannes à propos de l’enlèvement de l’évêque de cette ville par Edouard de La Haye-Saint-Hilaire en 1807. D’autres documents attestent également de l’implication des châtelains de La Haye dans le mouvement de protestation qui accompagna les Inventaires de l’église de Saint-Hilaire-des-Landes en 1906. Les archives complémentaires versées conservent des documents forts intéressants sur l’inculpation et l’emprisonnement des châtelains qui suivirent cette houleuse manifestation.

 

Nous ne saurions tout détailler de cette mine d’or que sont les archives familiales de La Haye-Saint-Hilaire. Elles couvrent une période de sept siècles ! C’est dire que dans leur incroyable diversité, ces archives ouvrent des horizons particuliers aux chercheurs et aux historiens pour une meilleure connaissance de l’histoire locale, seigneuriale, judiciaire, sociale et familiale de tout un pays, celui du Pays de Fougères notamment, et nous ne pouvons que souhaiter qu’au travers de cette donation et de cet inventaire désormais accessible, chacun pourra y trouver matière à étude et se satisfaire de cette richesse inestimable qui leur est offerte.
 

                                                         Marcel HODEBERT





[1]  Léon II de La Haye-Saint-Hilaire, nommé gouverneur de la ville et du château de Fougères par Henri III en 1567, René de La Haye-Saint-Hilaire, nommé par Henri IV en 1588 ; Christophe de La Haye-Saint-Hilaire (mort en 1671), et Anne de La Haye-Saint-Hilaire (mort en 1699).





                       Documents et clichés: Archives municipales, Fougères.
                         Clichés : Marcel Hodebert. Jean Hérisset
                               Mise en ligne: Jean-Paul  Gallais




Pages   complémentaires:     Le Château de la Haye-Saint-Hilaire  sur le site Art et Histoire




                                                                  art-et-histoire-pays-de-fougeres.e-monsite.com


                                                                                       rubrique: Pages d'Histoire



mardi 21 mai 2013

LE CHATEAU du ROCHER-PORTAIL, SAINT-BRICE-EN-COGLES


 
UNE DEMEURE PRESTIGIEUSE 
 
 
 


 
       A deux pas de la Selle-en-Coglès, dans les ondulations de la campagne briçoise, il suffit de dépasser les hautes futaies pour voir apparaître, comme derrière le rideau, un joyau de l’architecture bretonne : le château du Rocher-Portail, posé sur les bords de la Loysance.
 
                    UN CHATEAU DIGNE D'UN FINANCIER


 
     Le Rocher-Portail ou Rocher-Portal s’appelait jadis le Rocher puis le Rocher-Sénéchal, du nom des propriétaires qui l’habitaient en 1437. Son origine remonterait au XIème siècle. Une motte était établie près de la Loysance.

       Gilles RUELLAN,ancien valet originaire d'Antrain,vite devenu   financier richissime,anobli par Henri IV en 1603 et comblé d'honneurs en récompense de ses services,en fait l’acquisition en 1596. A l’origine, le château n’avait qu’une fonction défensive. Mais, à la fin du XVIème, Gilles Ruellan le fait démolir en partie pour construire  une résidence plus grande et surtout plus prestigieuse. Le donjon défensif devient alors une grande demeure de plaisance, consécration de son ascension sociale. La date de 1617, gravée sur le fronton sud du corps central, marque sans doute l'achèvement  du château dans ses parties essentielles.
 
               UNE  COMPOSITION  RIGOUREUSE

 
    L’architecture rompt avec l’époque féodale et devient plus décorative. L'ordonnance sobre de l'ensemble, le dialogue  strict entre les ailes nord et sud montrent un souci de symétrie et d'unité cher au classicisme. 





   Le château disposé en U se compose de trois grands corps de bâtiments terminés par quatre pavillons d’angle ouverts sur les quatre orients. Les toits très élevés reposent sur des corniches modillonnées et portent sept élégantes lucarnes  au fronton courbe .  Comme pour mettre un point d'orgue  à cette harmonie des lignes, les hautes cheminées  reçoivent elles aussi un couronnement de forme arrondie, plus tardif.








      Le corps central du château présente une grande originalité avec ses deux grands frontons curvilignes percés d’oculi jumelés ; ils marquent l’emplacement des deux escaliers qui desservent les pavillons et ils dédoublent l’entrée principale généralement située au centre du bâtiment principal. Pour Christophe Amiot, architecte des Bâtiments de France, les deux oculi des grands frontons et les moulurations des baies du Rocher-Portail  présentent des  similitudes avec le répertoire décoratif de la cathédrale de Saint-Malo (transept nord), édifiée à la même époque, par Thomas Poussin, architecte du roi : serait-il aussi l'architecte du Rocher-Portail?


  Sur l'aile sud, s'ouvre une porte en plein cintre surmontée de coulisses de pont-levis dont la  fonction empruntée à  l' architecture défensive médiévale est purement décorative.Elle  est en symétrie avec l'entrée de la galerie sur l'aile opposée.





 Façade sud: porte de communication imposante entre la cour d'honneur et 
celle des communs, disposée en avant-corps et munie de coulisses de pont- levis.


 
     La cour carrée est agrémentée d’une jolie galerie dont les arcades cintrées, séparées par des pilastres toscans, reposent sur un mur d’appui qui allège l’ensemble. Cette disposition lui donne un tour italianisant et elle reflète la  persistance de  l'esthétique de la Renaissance en Bretagne jusqu’au début du XVIIème siècle. La galerie ouverte du rez-de-chaussée conduit des appartements privés à la chapelle du seigneur. A l’étage supérieur, la galerie est borgne et elle s'ouvre sur un salon privé appelé « salle des arts et des plaisirs ». Des marques de décors peints du XVIIe y subsistent.




Façade-est: saut-de-loup.


       La cour d’honneur est  fermée par une balustrade en granit de style Louis XIII, elle  borde un fossé qui communique avec l'étang formé par la Loysance. A l'est, la façade  du corps de logis principal , moins ouvragée, donne sur un parc autrefois dessiné et planté au fond duquel  se trouve toujours un  petit pavillon coiffé à l'impériale;
la cour des communs  est elle aussi  fermée par une balustrade et protégée par un  saut-de-loup.
 


 Façade-est ouverte sur  les  jardins; l'ornement central en forme de vasque
 soutenue par trois piliers est l'autel de la chapelle seigneuriale.


 
            Gilles Ruellan était  aussi devenu propriétaire des châteaux du Tiercent en 1602, de Monthorin en 1607, de La Ballue en 1615 et de nombreuses demeures bretonnes. 
   Après  son décès  en 1627, l'une de ses filles, Vincente,  épouse de Jacques Barin de la Galissonnière, hérite du Rocher-Portail ; en 1653, son fils Jacques vend la propriété à Jacques  de Farcy, gouverneur du château de Vitré ; la  puissante famille de Farcy était en partie acquise au protestantisme. A cette époque, le Rocher-Portail  dispose d'un oratoire  protestant, le culte semble y avoir été célébré jusqu'en 1668.
 La propriété est restée dans cette famille et ses alliés les Guérin jusqu'au milieu du XIXe, à l'exception de la période révolutionnaire ; en 1866, elle est achetée et restaurée par la famille de Boutrays et transmise de génération en génération jusqu'en 2015.
 

  
         Malgré les réfections des XVIIIè et  XIXè siècles, cette demeure de grand style  a gardé son homogénéité, elle nous est parvenue en apparence intacte et elle continue à nous éblouir. Que le sens esthétique qui a présidé à sa construction impose encore longtemps le respect.
 
                                                 

                                             Société d'Histoire et d'Archéologie du Pays de Fougères





Bibliographie.
- Christophe Amiot, Observations sur le plan quadrangulaire et la galerie dans les châteaux bretons (1575-1640).L'exemple du Rocher-Portail à Saint-Brice-en-Coglès. Mémoires de la Société d'Histoire et d'archéologie de Bretagne, Tome LXXIV,1996, p.519-561.
-Banéat P. Le département d'Ille-et-Vilaine, Rennes, J. Larcher, 1929,p338-9.
  Remerciements à Joseph Pommereul.



- Inventaire général du Patrimoine culturel,Région Bretagne,Saint-Brice-en-Coglès:


http://patrimoine.region-bretagne.fr/sdx/sribzh/main.xsp?execute=show_document&id=MERIMEEIA35048944








              SAISON CULTURELLE 2020       







      vendredi 5 avril 2013

      GEORGES BOIVENT,JEUNE RESISTANT FOUGERAIS




         Georges Boivent,un fougerais de 18 ans engagé  avec sa famille dans la Résistance


        

                  L'action


            Georges Boivent  a écrit, ses Mémoires en 1989, sous une forme dactylographiée et destinée à un public restreint. Né en 1926 de parents fougerais, travaillant dans la confection et la vente de chaussures, au 5 rue de Brizeux, Georges prend part à la Résistance  avec toute sa famille : son père Georges, sa mère Jeanne (Mahé sur ses papiers trafiqués), ses deux sœurs, Jeanne et Georgette.
       Tous sont sous les ordres du Commandant Pétri, dit Loulou Pétri, responsable du Front National pour le secteur de Fougères, puis chef des FTP de l’arrondissement. Leur domicile, rue Brizeux, constitue le PC de Loulou   Pétri. A partir de là, s’organisent le ravitaillement des  FTP, l’hébergement des réfractaires et responsables de la Résistance, les liaisons entre les groupes, la fabrication des bombes et la distribution des tracts.




       Georges et Jeanne Boivent




       Georges entre ses deux soeurs, tous résistants.Ouest-France, 15-1- 86, article
      d 'E. Maret. Archives municipales, Fougères.



              L’arrestation à Fougères


          Ces résistants sont indéniablement très structurés, mais ils ne peuvent échapper à l’arrestation d’une partie de la famille. Le 3 février 1944, les parents et le jeune Boivent sont arrêtés par des gendarmes munis d’un mandat.  La mère sera libérée le 9 juin et pourra rejoindre ses deux filles dans les maquis de la Mayenne. Les deux hommes sont embarqués pour des prisons et un transfert dans des camps nazis.


         La prison de Fougères jusqu’au 5 mai, avec interrogatoire et papier avalé pour ne rien compromettre, celle de Rennes (du 5 au 9 mai), puis le camp de Compiègne (du 9 au 27 mai), tel est le parcours des deux Boivent qui ne sont jusqu’alors pas séparés. Le jeune Georges Boivent fabriquait dans l’atelier  de tôlerie-automobile d’André Delanoé des boites-tôles destinées à servir de bombes dans les attentats. Il les remettait ensuite à son père.


         Le transport dans des wagons à bestiaux


         Les détenus sont acheminés pour le camp de Compiègne, le 27 mai 1944. Georges se voit attribuer le matricule 38245, puis c’est le départ le 4 juin 1944 pour des camps nazis où se multiplient des actes d’horreur et de cruauté : les wagons à bestiaux étroits et nauséabonds, les coups de triques et de schlagues, les chiens nerveux et agressifs. Les prisonniers sont entassés dans des compartiments  avec, au milieu, un bidon d’aisance qui dégage des odeurs insupportables. Le voyage durera 7 heures interminables et propices à des problèmes de faim, de soif, du puanteur et d’asphyxie tellement les détenus sont serrés.


            
                  DESCENTE AUX ENFERS DES CAMPS DE LA MORT.





      Archives municipales, Fougères





           L’arrivée au camp de Neuengamme


       
       Ce camp de concentration se trouve à 20 kms de Hambourg, Commence alors le  rituel des camps : déverrouillage des portes des wagons, hurlement des SS, aboiement des chiens et coups de schlagues. Avec cette terreur instituée, le premier rang de déportés tombe sur le macadam et la voie. Le second rang, où se trouvent Georges Boivent et son père,s’affale  sur les camarades précédents. Les prisonniers sont disposés en colonnes de cinq, puis se dirigent vers l’entrée du camp et la place de l’appel, rendez-vous habituel dans une journée. L’espace peut alors se découvrir : une grande place, des bâtiments peints en vert, des baraques où sont situées l’infirmerie (ou Riever) et  les douches. Tout un décor sinistre, lieu de brimades, de matraquages et aussi de morts.

         La nourriture et l’habillement


         Les vêtements des déportés sont déposés dans un grand sac avec un nouveau matricule -Georges a désormais le 33535-, les montres et bijoux  dans un sachet papier grand comme une enveloppe. Chacun reçoit une plaque de zinc avec un numéro matricule et une ficelle à mettre autour du cou. Tous sont nus, cette humiliation se reproduit souvent, notamment en temps de grand froid.

         La nourriture est pauvre et souvent mauvaise. D’abord, à l’arrivée sur la place, les déportés s’abreuvent à même le sol, lapant les flaques d’eau sur le bitume à plat ventre. Ensuite chacun reçoit une gamelle de bouillon chaud.Les déportés se dirigent vers le sous-sol d’un grand bâtiment abritant « l’eau de la mort » ou eau chlorée.


         
          La tonte et la tenue de camp
            Passage obligé, celui de la tonte...Puis Georges reçoit  la tenue du camp : une chemise blanche sans col, une veste rembourrée soviétique et un bonnet de même texture. Pour se chausser,  il doit prendre ou des claquettes ou des bottines à semelles de bois et tiges montantes.Georges repart avec des claquettes difficiles à porter et surtout à ne pas perdre.


          Le dortoir

          Les prisonniers couchent dans des châlits à trois étages et sont allongés trois par étage, tête-bêche. La paillasse est étroite, en paille ou en copeaux. Dans ces conditions, le sommeil est difficile et haché, surtout avec les coups du chef de block, un jeune homme roux, prêt à bastonner s’il y a du bruit, notamment lorsque les prisonniers vont aux toilettes.


          Les travaux


          Ceux qui sont chaussés de bottines doivent charger des briques dans les péniches. Les autres, parmi lesquels Georges Boivent, restent au block et effectuent une marche sur un large trottoir le long du block. Ils ont à nettoyer le trottoir et le caniveau rempli d’immondices. Georges se souvient d’un spectacle atroce aperçu sur ce trottoir : l’attroupement de 10000 à 15000 détenus et la pendaison en musique de deux jeunes soviétiques, selon les habitudes du camp.


          Le rassemblement


          Le 29 juin 1944,Georges doit être transporté au camp d’Oranienbourg-Sachsenhausen (diminutif Sacho). Le père reste à Neuengamme. Moment d’effroi : le père et le fils vont devoir être séparés.

         Dans la nuit du  30 juin au 1er juillet, s’effectue le transfert à Oranienbourg -Sachsenhausen, camp situé à 20kms de Berlin, dans la plaine de Brandebourg.  Jour et nuit de cauchemar : matraque, schlague  sur les mains et les pieds, sauts de crapauds, rampés dans la boue sous la pluie. La tenue vestimentaire consiste dans une tenue rayée, gris bleu et un bonnet (mutsen);le numéro (le 3éme) 84129. L’anonymat et la confusion dans la foule afin de mieux annihiler l’homme. Le triangle rouge, autre invention pour catalogues en fonction des origines.


        



      Mémorial de la Déportation (détail)Rennes.




           Le Kommando de Falkensee


         Le 2 juillet 1944, Georges Boivent, avec d’autres déportés, part en camion pour travailler dans une usine nommée Demag, chargée de la fabrication d’obus et de chars Un kapo au vêtement rayé est responsable de colonnes de travail. Georges y travaille de jour jusqu’à la libération du camp le 26 avril 1945. Il écrira à son père 4 ou 5 fois, une fois à sa mère à Fougères. La première journée consiste à décharger un wagon de sable. En tant que soudeur, il est affecté à une presse à obus. Avec d’autres, il opére des actes de sabotage afin de freiner la production. Le travail s’effectue sous les ordres d’un contremaitre, le Meister. Les SS accompagnent toujours les déportés et les encadrent à l’usine. 





       Lettre de Georges envoyée à Fougères de Falkensee. La date au crayon
       "22 novembre" est celle de la réception, siot un délai de 4 mois et demi.

      Chère Mère, chères Soeurs,

       Je vais très bien et je garde courage et j'espère qu'il en est de même pour.vous. Mon père se porte également très bien en Allemagne. Je peux recevoir des lettres et des  colis légers avec de la charcuterie. Je peux  aussi recevoir des paquets de la Croix Rouge.
       Embrassez très fort toute la famille et les amis.J'arrête ici , je vous embrasse chaleureusement.
       Votre fils et frère.
       G.Boivent fils










         Georges a eu la chance d’avoir comme comme Kapo (chef) à la colonne 7 Karl Stenzel et comme Meister Cürt Daubitz, deux chics types qui ont contribué à sa libération.C’étaient deux antifascistes. Georges aura été détenu 41 jours.


                                                  L’EVACUATION


         Les Soviétiques déclenchent une vaste offensive sur les fronts de l’Ukraine et de Biélorussie. Rien ne les arrêtera dans leur progression jusqu’à Berlin. Le camp central d’Oranienbourg est libéré le 22 avril 1945. Le kommando de Falkensee, celui de Georges est évacué le 26 avril après d’âpres combats.





      Dernier transfert Dessau-Domsbale (29 mai-4 juin 1945). Georges Boivent est le dernier à droite. (Archives privées)


            Les conditions d’évacuation sont fébriles. Des déportés occupent la place des SS dans les miradors. Des escadrilles soviétiques survolent le camp et bombardent les positions allemandes. Des résistants français se sont organisés à l’intérieur, les forces françaises de Falkensee regroupent 140 hommes. Grâce aux négociations entre les dirigeants du comité Résistant où figurent Georges Boivent, le chef de camp et le commandant de la Werhmacht,  les gardes SS sont évacués contre remise d’un sauf-conduit .

          Georges Boivent trouve refuge dans des cabanes jusqu’au 2 mai 1945. Les SS reviennent et Les Soviétiques réussiront à les traquer. A partir de là, c’est une longue marche à pied en direction de l’Elbe, des Américains et de la France, avec comme étapes Nauen, Fischbeck.Transportés par camions russes face à Dessau, les prisonniers sont ensuite pris en charge par le train, dans les conditions sordides,des wagons à bestiaux, et ils passent la frontière française le 4 juin.Son père décède pendant le convoi.Georges Boivent atteint ses 19 ans, juste un an jour pour jour de son passage en Allemagne. Accueil à Dombasle, près de Nancy, puis arrivée à Paris, à l’hôtel Lutetia.


         Ainsi prenait fin le calvaire d’un jeune résistant de Fougères. Ses mémoires permettent de voir le quotidien des camps de la mort. L’horreur des SS se lit chaque jour mais  aussi le courage et la fraternité des antifascistes, y compris dans ces baraquements et sur les places de ces camps.


                                                                Daniel Heudré



       
            Le Triangle Rouge, collecte de récits de déportés, dont ceux de G. Boivent .
       Archives municipales, Fougères.

                                      D.R. Société d'Histoire et d'Archéologie du Pays de Fougères.