mardi 28 janvier 2014

LES SOEURS DE CHATEAUBRIAND à Fougères I: Marie-Anne, Bénigne.



 

Marie-Anne de CHATEAUBRIAND

(1760-1860)



« La troisième année de mon séjour à Dol fut marquée par le mariage de mes deux sœurs aînées : Marianne épousa le comte de Marigny, et Bénigne le comte de Québriac. Elles suivirent leur mari à Fougères : signal de la dispersion d’une famille dont les membres devaient bientôt se séparer. Mes sœurs reçurent la bénédiction nuptiale à Combourg le même jour, à la même heure, au même autel, dans la chapelle du château. Elles pleuraient, ma mère pleurait ; je fus étonné de cette douleur : je la comprends aujourd’hui. Je n’assiste pas à un baptême ou à un mariage sans sourire amèrement ou sans éprouver un serrement de cœur. Après le malheur de naître, je n’en connais pas de plus grand que celui de donner le jour à un homme ». Telle est résumée dans les « Mémoires d’Outre-Tombe », la venue des sœurs de Chateaubriand à Fougères.


Née à Saint-Malo en 1760, Marie-Anne de Chateaubriand déçut beaucoup son père en arrivant au monde ; celui-ci écrivit : « Ce n’est qu’une fille » Elle épousa donc François Geffelot de Marigny le 11 janvier 1780 à Combourg.  Le comte de Marigny, « capitaine à la suite des dragons », avait alors 25 ans, il descendait d’une famille enrichie dans le commerce des cierges. Ils vécurent en leur château de Marigny à Saint-Germain-en-Coglès et à Fougères dans leur hôtel particulier, rue Derrière (rue Chateaubriand actuelle, siège de la CFDT) dont Chateaubriand évoque les bals et les dîners qui l’ennuyaient prodigieusement. François de Marigny mourut non pas en 1787, comme l’affirma à plusieurs reprises son épouse sur la fin de sa vie, mais en son hôtel à Fougères le 16 mars 1793, à l’âge de 38 ans.




Mme de Marigny, coll.particulière,  D R 



Madame de Marigny était lettrée, sa conversation était charmante et son esprit distingué. Des jeunes poètes lui dédiaient des vers. Cependant on lui reprochait d’être un peu mordante et « de décocher le trait avec autant de précision que d’à-propos ». Elle eut une vie agitée et souvent douloureuse. En 1793, les temps troublés de la chouannerie commençaient. Trois jours plus tard éclata la « Révolte de la Saint-Joseph » premier acte d’une guerre civile dans laquelle Mme de Marigny prit énergiquement parti ; ce qui lui vaudra, de la part de Loysel, le commissaire du district de Fougères, la qualification de « la plus puante aristocrate que je connaisse » bien qu’il reconnaisse aussi « qu’elle sauva la vie à six cents hommes de l’armée républicaine lors de la Guerre de Vendée ».


En 1796, elle n’hésita pas à mettre son château de Marigny à disposition pour permettre une rencontre secrète entre Puisaye, général en chef de l’armée catholique et royale de Bretagne et plusieurs chefs chouans dont Aimé du Bois-Guy, Pontbriand et Boishamon. L’année précédente, en juin 1795, elle rassembla dans la chapelle du château, 69 enfants des paroisses de Saint-Germain et du Châtellier pour une retraite de communion prêchée par un prêtre réfractaire, l’abbé Joseph Sorette qui devait être tué par les Bleus en 1799.



                                 Chapelle du château de Marigny, St-Germain-en-Coglès.


            Dans la préface d’Atala, Chateaubriand mentionne le courage de sa sœur, Mme de Marigny qui, au moment de l’occupation de Fougères par les Vendéens, obtint de La Rochejaquelein la grâce de nombreux prisonniers républicains.Il oublie de dire que Marie-Anne sut se ménager des sympathies dans les deux camps. Bien qu’elle ne connût pas, comme ses sœurs, l’horreur des prisons révolutionnaires, elle réclama en vain leur libération.


Fidèle à ses sentiments royalistes, elle n’en négligea pas pour autant son influence auprès des patriotes modérés. Au début de l’Empire, en 1800, elle alla habiter à Paris, après le mariage de sa fille, Elisabeh-Cécile, avec Joseph Louis Gouyquet de Bienassis et le décès de son fils Edouard, né à Fougères en 1784.


Dans son ouvrage, M. Bernard Heudré dit que « pendant les événements de 1814 qui amenèrent la chute de Napoléon et le rétablissement de Louis XVIII, elle tint un journal où elle exprime sa joie toute royaliste de voir le retour des Bourbons auxquels elle n’avait jamais cessé d’être fidèle. Elle garda toute sa vie des relations confiantes avec son frère, ainsi qu’en témoigne une correspondance suivie. Dans l’une de ses lettres, datée de 1842, elle rappela qu’au seuil du salon du château, il y avait une espèce de mansarde où François-René allait écrire et rêver, et dans laquelle, Lucile avait dressé un petit autel de l’amitié ».


Plus âgée que son frère de huit ans, elle lui survécut. Elle s’était retirée chez les Sœurs de la Sagesse à Dinan ; c’est là qu’elle mourut, le 17 juillet 1860, âgée de cent ans et treize jours, ayant pris froid à la fenêtre où elle était apparue pour remercier la musique du Petit séminaire venue lui donner une aubade le 4 juillet alors qu’on célébrait son centenaire. Elle chanta même un couplet de la célèbre romance : « Combien j’ai douce souvenance, du joli lieu de ma naissance… »


« Le mois de juillet, avait-elle dit une quinzaine de jours avant son décès, semble fatal à ma famille : deux Chateaubriand on été guillotinés le 6 juillet 1794, mon frère est mort le 4 juillet 1848, mon tour va bientôt venir ». Sa tombe était préparée depuis douze ans dans le cimetière de Dinan et elle avait recommandé qu’on déposât sur son cercueil « une touffe de fleurs de lis coupées dans le jardin du couvent ». Ce qui fut fait.


Elle s’était toujours montrée généreuse envers les pauvres et avait enrichi l’église Saint-Malo à Dinan de plusieurs dons, notamment d’un ostensoir et d’une statue de la Vierge.





 Hôtel de Marigny,  XVIIIè ,Archives  de Fougères.




Dès le 4 septembre 1810, Madame de Marigny avait légué son hôtel fougerais à son gendre qui le vendit le jour même. La même année, il vendait le château et la terre de Marigny au général baron de Pommereul. Chateaubriand précise dans une note des Mémoires : « Marigny a beaucoup changé depuis l’époque où ma sœur l’habitait. Il a été vendu, et appartient aujourd’hui à MM. de Pommereul qui l’ont fait rebâtir et l’ont fait embellir».





-§-§-








Bénigne de CHATEAUBRIAND

(1761-1848)





.Deuxième sœur de Chateaubriand, née en 1761, Bénigne avait épousé, le 11 janvier 1780 le même jour que sa sœur Marie-Anne, le comte Jean-François de Québriac, seigneur de Blossac, d’Halouse, de Patrion et autres lieux, né en 1742, donc plus âgé que sa femme de 20 ans. Comme son beau-frère Marigny, il était entré dans la carrière militaire pour devenir capitaine des dragons de la Reine.




Bénigne, Mme de la Celle Châteaubourg . Collection privée.




« Chez mes sœurs, écrit Chateaubriand, la province se retrouvait au milieu des champs :on allait dansant de voisins en voisins, jouant la comédie, dont j’étais quelquefois un mauvais acteur. L’hiver, il fallait subir à Fougères, la société d’une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, et je ne pouvais pas, comme à Paris, être oublié.



A l’époque, l’hôtel de Québriac, situé rue Lesueur à Fougères était une petite maison composée au rez-de-chaussée de trois pièces et d’un grand vestibule à porte cochère ; trois autres pièces qui s’ouvraient sur la rue par des fenêtres à balcon en fer forgé d’époque Louis XV, occupaient l’étage surmonté de greniers. La façade a subi des modifications à différentes époques et elle en conserve encore les traces. Une écurie située à l’arrière occupait la cour qui précédait d’étroits jardins. Cet hôtel particulier n’avait rien de comparable avec l’hôtel de Marigny ou l’hôtel de Farcy. Plus tard, après son second mariage, on verra Bénigne préférer la campagne à la ville et s’installer le plus souvent à la Sécardais ou au Plessis-Pilet.





 La Sécardais, Mézières-sur-Couesnon



Le comte de Québriac mourut brutalement à Combourg le 8 août 1783. Quelques jours plus tard, son fils, César-Auguste, à peine âgé de trois ans, suivait son père dans la tombe. Bénigne, à qui il restait un fils qui allait devenir maire de Fougères au début de la Restauration, se remaria à Fougères, le 24 avril 1786, avec le vicomte Paul-Marie de La Celle de Châteaubourg, âgé de 34 ans, lieutenant en premier au Régiment de Condé-Infanterie où il obtint le grade de capitaine en 1788. A la mort de son neveu, quelques années plus tard, il devint le comte de Châteaubourg, chef de nom et d’armes.




           Bénigne fut la seule des sœurs de  Chateaubriand à ne pas avoir été tentée par la littérature. Réaliste comme son père, elle semble avoir géré au plus près ses intérêts financiers. La correspondance de son frère laisse parfois poindre un certain agacement devant les exigences de sa sœur. Lorsqu’il fallut régler la succession paternelle, Bénigne et Marie-Anne contestèrent la Coutume de Bretagne qui voulait que les deux-tiers des biens d’un gentilhomme devaient revenir à l’aîné. Les deux sœurs firent opposition en déclarant que la fortune de leur père avait été acquise par le commerce, ce qui, à leurs yeux, ramenait l’héritage au niveau roturier et impliquait l’égalité des parts. Mme de Chateaubriand fut à jamais blessée par l’attitude de ses filles car des ordonnances royales datant de Louis XIV et Louis XV stipulaient que le commerce sur une grande échelle, spécialement dans la marine marchande –ce qui était le cas pour les Chateaubriand – ne faisait pas déroger les gentilshommes. Le frère aîné, Jean-Baptiste, accepta pourtant de verser 25.000 livres sur le champ, à partager entre ses cinq cadets.


Bénigne mettait à profit ses ressources pour tenir son rang dans la société fougeraise et dans la noblesse rurale de Bretagne, partageant son temps entre son hôtel de Québriac qu’elle garda après la mort de son premier mari et ses châteaux du Plessis-Pilet à Dourdain et surtout de la Sécardais à Mézières sur-Couesnon.


 Le château du Plessis-Pilet, à Dourdain, propriété des comtes de Châteaubourg,au début  du XXè
( Coll .M. Hodebert) 
Après la tourmente révolutionnaire, Chateaubriand revint à la Sécardais, au printemps 1806, accompagné de sa femme, juste avant son départ pour la Terre Sainte. Céleste écrit dans son cahier rouge : « Au mois de mai 1806, le voyage de Jérusalem fut décidé ; nous allâmes faire nos adieux à nos parents de Bretagne dans un vieux château appartenant à une des sœurs de mon mari, la comtesse de Châteaubourg ».



Paul de La Celle de Châteaubourg et Bénigne de Chateaubriand eurent quatre enfants, tous nés à Fougères. Les rapports entre Bénigne et son frère furent complexes. L’agacement du frère transpire dans ses lettres. Lorsque Lucile mourut, il écrit à Mme de Marigny : « il serait juste que Mme de Châteaubourg qui va jouir d’un bien si facilement acquis contribuât à honorer la mémoire de notre chère Lucile ». Déjà en 1803, au moment où l’écrivain distribua quelques exemplaires de luxe du Génie du Christianisme, illustrés de neuf gravures, Céleste, sa femme, Lucile et Marie-Anne, ses sœurs en reçurent un exemplaire comme cadeau, Bénigne n’en reçut pas.



Femme de tête, toute donnée à sa tâche de mère de famille, nullement tentée par la poésie et l’écriture comme les autres membres de la famille, Bénigne n’hésita pas pour autant, en 1794, à adresser elle-même une pétition au Comité Révolutionnaire de Fougères, pour obtenir la libération de ses sœurs et belle-sœur qui avaient été arrêtées et enfermées à Rennes à la prison du Bon Pasteur.Quelques semaines avant son frère, Bénigne mourut à Rennes le 16 mai 1848.






                                                                Marcel Hodebert



Sources:


Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe,  Tome I, La Pléiade, p.135 sq.

Bernard Heudré ,Chateaubriand, Terres et demeures d'Outre-Temps, éditions J.P. Bihr , 1998.p105 sq.
 


                                                            













 













samedi 23 novembre 2013

LES SEIGNEURS DE FOUGERES


LES SEIGNEURS DE FOUGERES  (1re partie) :

 


Les ancêtres fondateurs (fin Xe – début XIe siècle)

 

 

 

Villavran (Louvigné-du-Désert): installée sur un  vaste promontoire probablement occupé durant le haut Moyen Age,
une motte domine le paysage. Ce tertre artificiel  daterait du Moyen Age central (XIe-XIIe siècle) et aurait plus à voir avec une famille de vassaux qu'avec le lignage de Fougères. (cl. J P G)

 

 

 

 

 

 

 

Motte de  Villavran.

 

 

 

 

 

Si la naissance de la ville est intimement liée à la construction d’un château au début du XIe siècle, il convient de ne pas oublier une composante majeure : la famille de Fougères. Celle-ci va conserver la seigneurie de Fougères pendant près de 250 ans. Mais qui sont les fondateurs de ce lignage ?

 
I. Dans les brumes de l’Histoire...
 
 

Comme toutes les anciennes familles de l’aristocratie, celle de Fougères voit ses débuts obscurcis par le manque de sources et par des légendes. La Chronique de Saint-Brieuc, rédigée à la toute fin du XIVe siècle, mentionne « Gurbudicus, seigneur de Fougères  » qui aurait vécu en 689. On notera cette allusion pour mémoire, elle ne s’appuie sur rien de sérieux,  d’ailleurs personne ne l’a reprise.

Ailleurs, on peut lire que la lignée serait issue d’un Martin, comte de Rennes, qui n’a jamais existé. Pour d’autres, l’ancêtre fondateur pourrait être un Alain, fils d’un comte de Rennes inconnu, et neveu de l’archevêque de Dol, Junguénée. D’autres pensent que Juhel Bérenger, comte de Rennes, aurait eu trois fils, parmi eux Main qui aurait reçu le Fougerais. Jean-Baptiste Ogée estimait que la maison de Fougères serait « une branche cadette de la maison de Bretagne. » On le voit la situation est pour le moins confuse, d’autant plus que ces différentes hypothèses s’appuient sur des documents qui n’ont parfois pas existé ou qui ont été rédigé tardivement ; sans compter que certains auteurs ont proposé des pistes en fonction de leur coloration politique et régionaliste (ce qui explique la graphie Méen au lieu de Main). En fait, ce n’est qu’à partir du début du XIe siècle que l’on peut trouver des documents, renvoyant par là même notre Gurbudicus aux oubliettes.

 

II. Main Ier : le seigneur oublié ?

 

Le 28 juillet 990 est cité dans un don fait à l’abbaye du Mont Saint-Michel un dénommé Main. La donation concernait la région de Villamée et Parigné, dès lors on a estimé qu’il s’agissait du fondateur du lignage.Malheureusement, ce texte n’est connu que par des copies tardives, remontant au mieux au XVIIe siècle. Hubert Guillotel a montré qu’il s’agissait d’un faux. Mais comme presque tous les faux médiévaux, il comporte une part de vérité. En effet, au cours de la décennie 1040, Main II de Fougères fit allusion à son grand-père dénommé Main, qui avait fait des dons à l’abbaye de Marmoutier en Louvigné-du-Désert, centre du haut Moyen Âge. Dès lors, on peut raisonnablement admettre que le Main cité à la fin du Xe siècle corresponde à l’ancêtre de Main II et donc au lignage de Fougères .



La présence de Main 1er en Haute- Bretagne, d'après les sources écrites. 




 

Pourtant à aucun moment Main Ier n’est associé à la ville ou au château. Au contraire, on peut davantage le rattacher à Louvigné, où les traces d’occupation anciennes sont nombreuses : voie romaine, nécropole romaine et du haut Moyen Âge, fortification de Villavran... Vers l’an mil, Main Ier y apparaît avec des droits judiciaires et économiques, il contrôle notamment la foire. Il souhaitait faire de Louvigné un centre, il appela la prestigieuse abbaye tourangelle de Marmoutier et lui donna l’église. Autour, la population fut regroupée au sein d’un cimetière habité et d’un bourg, dont on trouve les traces sur le cadastre napoléonien (figure 2). Toutefois, des fouilles archéologiques au château de Fougères ont mis au jour un denier des environs de l’an mil, fragile indice permettant de supposer que Main Ier s’y soit installé...

 
Analyse morphologique du bourg de Louvigné-du-Désert.

 

III. Alfred,chevalier du comté de Rennes et

            fondateur de Fougères ?

 

On ignore quand Main Ier disparaît, Alfred, son fils, lui succéda. Ce dernier est cité dans une dizaine d’actes médiévaux (figure 3). Il vécut dans le premier tiers du XIe siècle. Il est parfois qualifié de miles que l’on peut traduire par « chevalier », mais dans un sens aristocratique, noble, d’ailleurs Main II  qualifia son père d’ « homme noble ». Il fréquentait la cour et séjournait à Rennes. On peine à établir un lien avec une localité particulière, on devine seulement son intervention dans le Coglais et à Chauvigné où son fils bâtard Alvered paraît possessionné.





 La présence d'Alfred en Haute-Bretagne, d'après les sources écrites




 

Aucun texte contemporain n’établit de lien avec Fougères. Pourtant, il existe une tradition voulant qu’il ait fondé, en 1024, la chapelle castrale Notre-Dame. L’exactitude de la date pose problème pour cette époque, néanmoins, on ne peut rejeter cette tradition. Il existe en effet deux documents établissant un lien entre Alfred et la chapelle. Vers 1150-1157, Raoul II dressa une longue charte de confirmation en faveur de Saint-Pierre de Rillé, or les chanoines desservant la nouvelle abbaye venaient de la chapelle castrale. Raoul rappela toutes les aumônes faites par ses ancêtres : « Alfred de Fougères, Main, son bisaïeul, Adélaïde, son épouse, et Raoul, son grand-père ». Remonter si haut dans le temps ne s’explique que par la présence de documents écrits, la mémoire orale allant rarement au-delà de deux ou trois générations. Ainsi, Alfred aurait fait des dons à Notre-Dame, malheureusement il ne nous en reste aucune trace.

Les textes permettent de mieux connaître le lignage. Alfred avait un fils bâtard. Comme c’était la coutume au sein de l’élite post-carolingienne, il avait une concubine légale, on parle parfois de mariage more danico, « union à la danoise » car on a longtemps estimé que cette pratique ne pouvait être que d’origine païenne. Toutefois, il existait aussi des « épouses de jeunesse » dans le monde franc. De cette relation, il eut Alvered. Ce dernier fut marié et établit un lignage dont on perd la trace, mais l’on retrouve parmi les noms de ses fils, la tradition fougeraise avec les prénoms : Alveus et Juhel .
Généalogie des  ancêtres du lignage de Fougères.

Toutefois, ce fut avec une seconde épouse qu’il eut Main II, premier seigneur qualifié « de Fougères », ancrant ainsi le lignage.



 
                                                                                Julien Bachelier

 

Sources et bibliographie :

Bachelier Julien, Villes et villages de Haute-Bretagne. Les réseaux de peuplement (XIe- XIIIe siècles), thèse de doctorat, Université Rennes 2, 2013, p. 758.

Guillotel Hubert, Les actes des ducs de Bretagne (944-1148), thèse de doctorat, Université Paris 2, 1973.

Le Bouteiller Christian, Notes sur l’histoire de la ville et du pays de Fougères, Bruxelles, éd. Cultures et civilisations, 1912-1914 (rééd. 1976), 4 volumes, t. 1 et 2.
 
      BRAND'HONNEUR Michel, Manoirs et châteaux dans le comté de Bretagne. Habitat à motte et société chevaleresque (XIe- XIIe siècles ) rennes, PUR,2001,p.84-85.

 GUIGON Philippe, Les fortifications du haut Moyen Age en Bretagne, ICB,1997,p.43-43.

lundi 21 octobre 2013

RESISTANTS ET MILICE à SAINT-AUBIN-DU-CORMIER


 

 

               SAINT-AUBIN-DU-CORMIER 1943-1944

             arrestations de résistants   par la Milice

 

 

    Les Allemands surveillent Saint-Aubin-du-Cormier. Le département d’Ille-et-Vilaine vit dans la hantise  des exactions de l’occupant. La résistance s’organise dans le pays, d’une manière structurée.

 

      Les Veillard à la ferme de Tournebride

 

    La ferme de Tournebride est exploitée par Alexandre Veillard. Pierre Morel et Jean Thomas prennent contact avec la famille Veillard afin de stocker des armes à la ferme. C’est une forme de résistance qui se pratique beaucoup en Bretagne. Les parents Veillard acceptent de stocker des armes parachutées en août 1943. La parachutage a lieu, vers minuit, à Saint-Mauron, situé à Saint-Aubin et les armes enfouies la nuit même, hélas sans protection, car on remarquera quelques mois plus tard qu’elles baignaient dans l’eau.

   Le 29 novembre 1943, les Allemands font irruption dans la ferme. Le père, puis la mère sont battus à tour de rôle, avec le nerf de bœuf afin d’arracher des renseignements. Sans résultat, car les Veillard sont muets comme une tombe. Les Allemands menacent de les fusiller et ont fait venir Fred T. membre du réseau Oscar Buckmaster, prisonnier à la prison Jacques Cartier de Rennes. Ainsi le lieu de la cache est dévoilé et les armes ont été chargées dans le camion des Allemands par les occupants de la ferme. La maison est fouillée et tout le linge des armoires est raflé. Tout le monde est embarqué dans le camion ; les parents Veillard, les deux fils, Alexandre et Roger, le facteur Masson de passage, les ouvriers qui effectuaient des travaux de maçonnerie et de couverture. Dénonciation du dépôt a été faite par Fred T., alors étudiant à Rennes et témoin du parachutage qui n’a pas su ou pas pu se taire.



 Jean Thomas père, second à partir de la droite.



 
 

     Les Blanchet à la ferme de la Reudais

 

           Après l’arrestation de Tournebride, dans la même journée, va se reproduire le même scénario. A Saint-Jean-sur-Couesnon, proche d’environ 10 kms, la ferme de la Reudais, occupée par la famille Blanchet, abrite également un dépôt d’armes. Les otages de la ferme de Tournebride sont dirigés à la ferme et enfermés dans la maison. La famille Blanchet subit les mêmes coups que les Veillard. De plus, les Allemands ont festoyé avec les morceaux de viande, de charcuterie, étant donné que les Blanchet venaient de tuer le cochon. Selon le témoignage de Roger Veillard , enregistré il y a trois décennies, les Allemands étaient ivres et l’un des camions était allé au fossé lors du départ. Blanchet, père et fils, prénommés Louis, ainsi qu’un cousin, Pierre Blanchet,sont embarqués à leur tour.






  

    Un milicien partout présent

 

    Toutes les  arrestations sont attribuées à un milicien de sinistre mémoire, Joseph Ruyet, originaire du Morbihan. Il  se signale par ses infiltrations dans les maquis. Il se déguise souvent en résistant et relève les noms qu’il soumet à la police allemande. Il opère, juste avant le pays de Saint-Aubin, à Saint-Brieuc-des-Ifs, dans la ferme des Nobilet, grands résistants qui abritaient alors des armes  et un officier  anglais, détenteur d’un poste radio émetteur. Il fait arrêter toute la famille.  Toutes ces actions sont opérées sous le contrôle du SD de Rennes commandé par le colonel SS Hartmut Pulmer, ancien chef de la Gestapo  de Ciecjanow (Pologne). Après la guerre, Le Ruyet sera fusillé le 5 novembre 1946.

    Ces arrestations se concluent par la déportation des Veillard, père et fils, le 29 juin 1944, au camp de Neuengamme. Roger et le facteur échappèrent à la prison de Rennes, point de passage obligé avant les camps. Ils moururent de faim et de mauvais traitements, le père le 7 avril 1945 à Hambourg et le fils en février 1945 à Watenstedt. Ils reçurent la Légion d’honneur à titre posthume … en septembre 1954, soit 9 ans après leur mort.
 



 

 


   Le café près de l’église à Saint-Aubin

 

     Les exactions de la Milice se poursuivent en 1944, dans le bourg même de Saint Aubin. Nous disposons d’un témoin privilégié avec Monique, alors âgée de 15-16 ans au moment de l’arrestation de résistants bien connus dans le pays, pratiquement de la première heure, tant l’occupation allemande était honnie. La famille Thomas, tel est le nom, tient un café tout près de l’église de Saint -Aubin et le père Jean  a son propre atelier, aidé de son fils portant le même prénom. Jean Thomas (père) réunit au café des anciens combattants de la guerre 14-18. Il appartient aussi au réseau Buckmaster (anglais) à partir de 1943 et héberge des gars de Martigné-Ferchaud dans des fermes. C’est dire son engagement dans la Résistance. Monique elle-même écoute à la radio les messages codés, selon le tour de garde. Le premier, « La nuit les chats sont gris », le second qu’elle se souvient avoir parfaitement entendu et transmis « A la  mémoire de Johny, ami Souci (ou Suzy) ».

    Le dimanche 30 juillet 1944, Jean Thomas-père-se trouve à la messe, il est prévenu par le prêtre que la milice est là. Il  doit gagner la sacristie,  fuir à travers champs, et se camoufler. Il se rend dans une ferme, il couche sur la paille. Le lendemain, il téléphone à Martigné-Ferchaud où on lui donne à manger. Il ne reviendra à Saint-Aubin que le 15 août.





 Jean Thomas fils, né le 4 juillet 1920.

 
   Le fils se fait arrêter par la milice, le matin même du 30 juillet. Monique se rappelle la présence d’au moins cinq miliciens, le camion des Allemands et l’occupation de l’école. Les enfants étaient instruits à domicile. Jean suit le mouvement du père. Avec Robert Pupetto, corse d’origine (membre du réseau Buckmaster) et Jean Masson (de la même appartenance), il est transféré à Rennes, rue de l’Echange. Là, Pupetto est littéralement massacré, flanqué  par terre avec une plaque. Jean Thomas clame que son père ne voulait pas le voir avec lui. Il n’empêche qu’ils se trouvent embarqués dans le train qui part de Rennes début août. Ils réussissent à sauter du train, tous les trois, sur un passage à niveau, dans la nuit du 3 au 4 août 1944, à Saint-Mars-du-Désert, près de Nantes. L’évasion était risquée, quatre détenus sont tués à Saint Mars. Les auteurs de l’arrestation de 1944 sont des miliciens, leur identité n’est pas sûrement attestée, bien qu’on parle encore de la main toujours cruelle de Joseph Le Ruyet.

   Monique se souvient qu’un milicien a vidé l’armoire et s’est emparé de la vaisselle et du linge. Seul un tiroir n’a pas été ouvert ; par chance, car il contenait des brassards avec les lettres FFI piquées sur une bande de velours, afin d’accueillir les libérateurs- le Débarquement a eu lieu le 6 juin 1944 sur les côtes normandes. Monique risquait gros si la cache avait été découverte.

 

   François Vallée et Pierre Morel

 


    L’enchaînement des évènements dans le pays de Saint-Aubin-du-Cormier est très logique sur ces deux années 1943-1944. La dénonciation opère comme à Saint-Marc-sur-Couesnon où sont tués des maquisards (maquis de l’Everre). Le démantèlement des groupes de résistants s’accompagne de tortures, de vols et de comportements grossiers. Le réseau Buckmaster en Ille-et-Vilaine était la cible principale de la Gestapo. François Vallée, parachuté en France le 17 juin 1943, prend contact avec des membres du réseau parmi lesquels joue un rôle actif, Pierre Morel, né le 13 avril 1923, à Saint-Aubin-du-Cormier.  François Vallée, dit Oscar, coordonne la résistance en Bretagne et commande les activités du groupe  d’Ille-et-Vilaine.





 François Vallée, officier français.


 

     Les activités s’organisent autour de la recherche de renseignements, de l’instruction de groupes paramilitaires et de la préparation des parachutages. Huit sont programmés dans le département. Le premier eut lieu à Martigné-Ferchaud qui permit d’accueillir un officier radio britannique George, détenteur d’un poste émetteur. Ainsi des contacts étroits sont passés entre Martigné et Saint-Aubin. Les dépôts d’armes ou de matériel radio constituent un arsenal destiné à équiper les résistants et à pratiquer des opérations de sabotage.  Pierre Morel est traqué par la Gestapo. Le cousin de Monique Thomas, Paul Gommeriel et Pierre Morel traversent les Pyrénées, en mars 1944. Arrêtés comme Anglais, Ils  finissent  par être incarcérés dans des prisons, puis dans le camp de concentration de Miranda. Selon le témoin, Morel a été tabassé. Ils y restent  trois mois et sont  libérés. A partir du passage d’Andorre, Pierre Morel est ramené sur le dos de Paul Gommeriel.




 George Clément, officier britannique.

 

    Monique rappelle qu’à Tarbes, son cousin avait les pieds gelés et qu’il reçut les soins d’un médecin. Les deux compagnons rejoindront l’Angleterre, après toutes ces inquiétudes.   François Vallée adopta deux codes, celui d’Oscar pour son propre nom et celui de Parson celui du réseau, d’où le nom du réseau Oscar Parson (Buckmaster). Pierre Morel en fut le liquidateur en 1948. François Vallée, « George », de son nom Clément, Pierre Morel avaient des relais et des membres très actifs parmi les Veillard, les Blanchet et Jean Thomas. La milice cherchait à démanteler le réseau par des arrestations successives.

 

     La place des miliciens dans notre mémoire
 

               Que dire des miliciens et notamment du sinistre Joseph Le Ruyet ? C’étaient des cyniques, des collaborateurs qui haïssaient la société où ils n’avaient pu jouer de rôle. C’étaient des types perdus, pour eux-mêmes et pour leur propre pays. Des désespérés en somme engagés dans une démarche quasi suicidaire.

 Ces ombres très noires de Vichy ne peuvent être chassées  que par la lucidité.

 
 
                                                                           Daniel Heudré

 

Sources :
               Témoignage de Monique Beaujouan (née Thomas) de Saint-Aubin-du-Cormier.

                Témoignage de Michèle Delatouche, voisine de la famille Blanchet.
 
                Recherches de Daniel Jolys sur le réseau de résistance S.O.E Oscar  Buckmaster. 

               
               Philippe Aziz, Histoire secrète de la Gestapo en Bretagne, 2 tomes, Editions Famiot,   Genève 1975.