mardi 21 mai 2013

LE CHATEAU du ROCHER-PORTAIL, SAINT-BRICE-EN-COGLES


 
UNE DEMEURE PRESTIGIEUSE 
 
 
 


 
       A deux pas de la Selle-en-Coglès, dans les ondulations de la campagne briçoise, il suffit de dépasser les hautes futaies pour voir apparaître, comme derrière le rideau, un joyau de l’architecture bretonne : le château du Rocher-Portail, posé sur les bords de la Loysance.
 
                    UN CHATEAU DIGNE D'UN FINANCIER


 
     Le Rocher-Portail ou Rocher-Portal s’appelait jadis le Rocher puis le Rocher-Sénéchal, du nom des propriétaires qui l’habitaient en 1437. Son origine remonterait au XIème siècle. Une motte était établie près de la Loysance.

       Gilles RUELLAN,ancien valet originaire d'Antrain,vite devenu   financier richissime,anobli par Henri IV en 1603 et comblé d'honneurs en récompense de ses services,en fait l’acquisition en 1596. A l’origine, le château n’avait qu’une fonction défensive. Mais, à la fin du XVIème, Gilles Ruellan le fait démolir en partie pour construire  une résidence plus grande et surtout plus prestigieuse. Le donjon défensif devient alors une grande demeure de plaisance, consécration de son ascension sociale. La date de 1617, gravée sur le fronton sud du corps central, marque sans doute l'achèvement  du château dans ses parties essentielles.
 
               UNE  COMPOSITION  RIGOUREUSE

 
    L’architecture rompt avec l’époque féodale et devient plus décorative. L'ordonnance sobre de l'ensemble, le dialogue  strict entre les ailes nord et sud montrent un souci de symétrie et d'unité cher au classicisme. 





   Le château disposé en U se compose de trois grands corps de bâtiments terminés par quatre pavillons d’angle ouverts sur les quatre orients. Les toits très élevés reposent sur des corniches modillonnées et portent sept élégantes lucarnes  au fronton courbe .  Comme pour mettre un point d'orgue  à cette harmonie des lignes, les hautes cheminées  reçoivent elles aussi un couronnement de forme arrondie, plus tardif.








      Le corps central du château présente une grande originalité avec ses deux grands frontons curvilignes percés d’oculi jumelés ; ils marquent l’emplacement des deux escaliers qui desservent les pavillons et ils dédoublent l’entrée principale généralement située au centre du bâtiment principal. Pour Christophe Amiot, architecte des Bâtiments de France, les deux oculi des grands frontons et les moulurations des baies du Rocher-Portail  présentent des  similitudes avec le répertoire décoratif de la cathédrale de Saint-Malo (transept nord), édifiée à la même époque, par Thomas Poussin, architecte du roi : serait-il aussi l'architecte du Rocher-Portail?


  Sur l'aile sud, s'ouvre une porte en plein cintre surmontée de coulisses de pont-levis dont la  fonction empruntée à  l' architecture défensive médiévale est purement décorative.Elle  est en symétrie avec l'entrée de la galerie sur l'aile opposée.





 Façade sud: porte de communication imposante entre la cour d'honneur et 
celle des communs, disposée en avant-corps et munie de coulisses de pont- levis.


 
     La cour carrée est agrémentée d’une jolie galerie dont les arcades cintrées, séparées par des pilastres toscans, reposent sur un mur d’appui qui allège l’ensemble. Cette disposition lui donne un tour italianisant et elle reflète la  persistance de  l'esthétique de la Renaissance en Bretagne jusqu’au début du XVIIème siècle. La galerie ouverte du rez-de-chaussée conduit des appartements privés à la chapelle du seigneur. A l’étage supérieur, la galerie est borgne et elle s'ouvre sur un salon privé appelé « salle des arts et des plaisirs ». Des marques de décors peints du XVIIe y subsistent.




Façade-est: saut-de-loup.


       La cour d’honneur est  fermée par une balustrade en granit de style Louis XIII, elle  borde un fossé qui communique avec l'étang formé par la Loysance. A l'est, la façade  du corps de logis principal , moins ouvragée, donne sur un parc autrefois dessiné et planté au fond duquel  se trouve toujours un  petit pavillon coiffé à l'impériale;
la cour des communs  est elle aussi  fermée par une balustrade et protégée par un  saut-de-loup.
 


 Façade-est ouverte sur  les  jardins; l'ornement central en forme de vasque
 soutenue par trois piliers est l'autel de la chapelle seigneuriale.


 
            Gilles Ruellan était  aussi devenu propriétaire des châteaux du Tiercent en 1602, de Monthorin en 1607, de La Ballue en 1615 et de nombreuses demeures bretonnes. 
   Après  son décès  en 1627, l'une de ses filles, Vincente,  épouse de Jacques Barin de la Galissonnière, hérite du Rocher-Portail ; en 1653, son fils Jacques vend la propriété à Jacques  de Farcy, gouverneur du château de Vitré ; la  puissante famille de Farcy était en partie acquise au protestantisme. A cette époque, le Rocher-Portail  dispose d'un oratoire  protestant, le culte semble y avoir été célébré jusqu'en 1668.
 La propriété est restée dans cette famille et ses alliés les Guérin jusqu'au milieu du XIXe, à l'exception de la période révolutionnaire ; en 1866, elle est achetée et restaurée par la famille de Boutrays et transmise de génération en génération jusqu'en 2015.
 

  
         Malgré les réfections des XVIIIè et  XIXè siècles, cette demeure de grand style  a gardé son homogénéité, elle nous est parvenue en apparence intacte et elle continue à nous éblouir. Que le sens esthétique qui a présidé à sa construction impose encore longtemps le respect.
 
                                                 

                                             Société d'Histoire et d'Archéologie du Pays de Fougères





Bibliographie.
- Christophe Amiot, Observations sur le plan quadrangulaire et la galerie dans les châteaux bretons (1575-1640).L'exemple du Rocher-Portail à Saint-Brice-en-Coglès. Mémoires de la Société d'Histoire et d'archéologie de Bretagne, Tome LXXIV,1996, p.519-561.
-Banéat P. Le département d'Ille-et-Vilaine, Rennes, J. Larcher, 1929,p338-9.
  Remerciements à Joseph Pommereul.



- Inventaire général du Patrimoine culturel,Région Bretagne,Saint-Brice-en-Coglès:


http://patrimoine.region-bretagne.fr/sdx/sribzh/main.xsp?execute=show_document&id=MERIMEEIA35048944








              SAISON CULTURELLE 2020       







      vendredi 5 avril 2013

      GEORGES BOIVENT,JEUNE RESISTANT FOUGERAIS




         Georges Boivent,un fougerais de 18 ans engagé  avec sa famille dans la Résistance


        

                  L'action


            Georges Boivent  a écrit, ses Mémoires en 1989, sous une forme dactylographiée et destinée à un public restreint. Né en 1926 de parents fougerais, travaillant dans la confection et la vente de chaussures, au 5 rue de Brizeux, Georges prend part à la Résistance  avec toute sa famille : son père Georges, sa mère Jeanne (Mahé sur ses papiers trafiqués), ses deux sœurs, Jeanne et Georgette.
       Tous sont sous les ordres du Commandant Pétri, dit Loulou Pétri, responsable du Front National pour le secteur de Fougères, puis chef des FTP de l’arrondissement. Leur domicile, rue Brizeux, constitue le PC de Loulou   Pétri. A partir de là, s’organisent le ravitaillement des  FTP, l’hébergement des réfractaires et responsables de la Résistance, les liaisons entre les groupes, la fabrication des bombes et la distribution des tracts.




       Georges et Jeanne Boivent




       Georges entre ses deux soeurs, tous résistants.Ouest-France, 15-1- 86, article
      d 'E. Maret. Archives municipales, Fougères.



              L’arrestation à Fougères


          Ces résistants sont indéniablement très structurés, mais ils ne peuvent échapper à l’arrestation d’une partie de la famille. Le 3 février 1944, les parents et le jeune Boivent sont arrêtés par des gendarmes munis d’un mandat.  La mère sera libérée le 9 juin et pourra rejoindre ses deux filles dans les maquis de la Mayenne. Les deux hommes sont embarqués pour des prisons et un transfert dans des camps nazis.


         La prison de Fougères jusqu’au 5 mai, avec interrogatoire et papier avalé pour ne rien compromettre, celle de Rennes (du 5 au 9 mai), puis le camp de Compiègne (du 9 au 27 mai), tel est le parcours des deux Boivent qui ne sont jusqu’alors pas séparés. Le jeune Georges Boivent fabriquait dans l’atelier  de tôlerie-automobile d’André Delanoé des boites-tôles destinées à servir de bombes dans les attentats. Il les remettait ensuite à son père.


         Le transport dans des wagons à bestiaux


         Les détenus sont acheminés pour le camp de Compiègne, le 27 mai 1944. Georges se voit attribuer le matricule 38245, puis c’est le départ le 4 juin 1944 pour des camps nazis où se multiplient des actes d’horreur et de cruauté : les wagons à bestiaux étroits et nauséabonds, les coups de triques et de schlagues, les chiens nerveux et agressifs. Les prisonniers sont entassés dans des compartiments  avec, au milieu, un bidon d’aisance qui dégage des odeurs insupportables. Le voyage durera 7 heures interminables et propices à des problèmes de faim, de soif, du puanteur et d’asphyxie tellement les détenus sont serrés.


            
                  DESCENTE AUX ENFERS DES CAMPS DE LA MORT.





      Archives municipales, Fougères





           L’arrivée au camp de Neuengamme


       
       Ce camp de concentration se trouve à 20 kms de Hambourg, Commence alors le  rituel des camps : déverrouillage des portes des wagons, hurlement des SS, aboiement des chiens et coups de schlagues. Avec cette terreur instituée, le premier rang de déportés tombe sur le macadam et la voie. Le second rang, où se trouvent Georges Boivent et son père,s’affale  sur les camarades précédents. Les prisonniers sont disposés en colonnes de cinq, puis se dirigent vers l’entrée du camp et la place de l’appel, rendez-vous habituel dans une journée. L’espace peut alors se découvrir : une grande place, des bâtiments peints en vert, des baraques où sont situées l’infirmerie (ou Riever) et  les douches. Tout un décor sinistre, lieu de brimades, de matraquages et aussi de morts.

         La nourriture et l’habillement


         Les vêtements des déportés sont déposés dans un grand sac avec un nouveau matricule -Georges a désormais le 33535-, les montres et bijoux  dans un sachet papier grand comme une enveloppe. Chacun reçoit une plaque de zinc avec un numéro matricule et une ficelle à mettre autour du cou. Tous sont nus, cette humiliation se reproduit souvent, notamment en temps de grand froid.

         La nourriture est pauvre et souvent mauvaise. D’abord, à l’arrivée sur la place, les déportés s’abreuvent à même le sol, lapant les flaques d’eau sur le bitume à plat ventre. Ensuite chacun reçoit une gamelle de bouillon chaud.Les déportés se dirigent vers le sous-sol d’un grand bâtiment abritant « l’eau de la mort » ou eau chlorée.


         
          La tonte et la tenue de camp
            Passage obligé, celui de la tonte...Puis Georges reçoit  la tenue du camp : une chemise blanche sans col, une veste rembourrée soviétique et un bonnet de même texture. Pour se chausser,  il doit prendre ou des claquettes ou des bottines à semelles de bois et tiges montantes.Georges repart avec des claquettes difficiles à porter et surtout à ne pas perdre.


          Le dortoir

          Les prisonniers couchent dans des châlits à trois étages et sont allongés trois par étage, tête-bêche. La paillasse est étroite, en paille ou en copeaux. Dans ces conditions, le sommeil est difficile et haché, surtout avec les coups du chef de block, un jeune homme roux, prêt à bastonner s’il y a du bruit, notamment lorsque les prisonniers vont aux toilettes.


          Les travaux


          Ceux qui sont chaussés de bottines doivent charger des briques dans les péniches. Les autres, parmi lesquels Georges Boivent, restent au block et effectuent une marche sur un large trottoir le long du block. Ils ont à nettoyer le trottoir et le caniveau rempli d’immondices. Georges se souvient d’un spectacle atroce aperçu sur ce trottoir : l’attroupement de 10000 à 15000 détenus et la pendaison en musique de deux jeunes soviétiques, selon les habitudes du camp.


          Le rassemblement


          Le 29 juin 1944,Georges doit être transporté au camp d’Oranienbourg-Sachsenhausen (diminutif Sacho). Le père reste à Neuengamme. Moment d’effroi : le père et le fils vont devoir être séparés.

         Dans la nuit du  30 juin au 1er juillet, s’effectue le transfert à Oranienbourg -Sachsenhausen, camp situé à 20kms de Berlin, dans la plaine de Brandebourg.  Jour et nuit de cauchemar : matraque, schlague  sur les mains et les pieds, sauts de crapauds, rampés dans la boue sous la pluie. La tenue vestimentaire consiste dans une tenue rayée, gris bleu et un bonnet (mutsen);le numéro (le 3éme) 84129. L’anonymat et la confusion dans la foule afin de mieux annihiler l’homme. Le triangle rouge, autre invention pour catalogues en fonction des origines.


        



      Mémorial de la Déportation (détail)Rennes.




           Le Kommando de Falkensee


         Le 2 juillet 1944, Georges Boivent, avec d’autres déportés, part en camion pour travailler dans une usine nommée Demag, chargée de la fabrication d’obus et de chars Un kapo au vêtement rayé est responsable de colonnes de travail. Georges y travaille de jour jusqu’à la libération du camp le 26 avril 1945. Il écrira à son père 4 ou 5 fois, une fois à sa mère à Fougères. La première journée consiste à décharger un wagon de sable. En tant que soudeur, il est affecté à une presse à obus. Avec d’autres, il opére des actes de sabotage afin de freiner la production. Le travail s’effectue sous les ordres d’un contremaitre, le Meister. Les SS accompagnent toujours les déportés et les encadrent à l’usine. 





       Lettre de Georges envoyée à Fougères de Falkensee. La date au crayon
       "22 novembre" est celle de la réception, siot un délai de 4 mois et demi.

      Chère Mère, chères Soeurs,

       Je vais très bien et je garde courage et j'espère qu'il en est de même pour.vous. Mon père se porte également très bien en Allemagne. Je peux recevoir des lettres et des  colis légers avec de la charcuterie. Je peux  aussi recevoir des paquets de la Croix Rouge.
       Embrassez très fort toute la famille et les amis.J'arrête ici , je vous embrasse chaleureusement.
       Votre fils et frère.
       G.Boivent fils










         Georges a eu la chance d’avoir comme comme Kapo (chef) à la colonne 7 Karl Stenzel et comme Meister Cürt Daubitz, deux chics types qui ont contribué à sa libération.C’étaient deux antifascistes. Georges aura été détenu 41 jours.


                                                  L’EVACUATION


         Les Soviétiques déclenchent une vaste offensive sur les fronts de l’Ukraine et de Biélorussie. Rien ne les arrêtera dans leur progression jusqu’à Berlin. Le camp central d’Oranienbourg est libéré le 22 avril 1945. Le kommando de Falkensee, celui de Georges est évacué le 26 avril après d’âpres combats.





      Dernier transfert Dessau-Domsbale (29 mai-4 juin 1945). Georges Boivent est le dernier à droite. (Archives privées)


            Les conditions d’évacuation sont fébriles. Des déportés occupent la place des SS dans les miradors. Des escadrilles soviétiques survolent le camp et bombardent les positions allemandes. Des résistants français se sont organisés à l’intérieur, les forces françaises de Falkensee regroupent 140 hommes. Grâce aux négociations entre les dirigeants du comité Résistant où figurent Georges Boivent, le chef de camp et le commandant de la Werhmacht,  les gardes SS sont évacués contre remise d’un sauf-conduit .

          Georges Boivent trouve refuge dans des cabanes jusqu’au 2 mai 1945. Les SS reviennent et Les Soviétiques réussiront à les traquer. A partir de là, c’est une longue marche à pied en direction de l’Elbe, des Américains et de la France, avec comme étapes Nauen, Fischbeck.Transportés par camions russes face à Dessau, les prisonniers sont ensuite pris en charge par le train, dans les conditions sordides,des wagons à bestiaux, et ils passent la frontière française le 4 juin.Son père décède pendant le convoi.Georges Boivent atteint ses 19 ans, juste un an jour pour jour de son passage en Allemagne. Accueil à Dombasle, près de Nancy, puis arrivée à Paris, à l’hôtel Lutetia.


         Ainsi prenait fin le calvaire d’un jeune résistant de Fougères. Ses mémoires permettent de voir le quotidien des camps de la mort. L’horreur des SS se lit chaque jour mais  aussi le courage et la fraternité des antifascistes, y compris dans ces baraquements et sur les places de ces camps.


                                                                Daniel Heudré



       
            Le Triangle Rouge, collecte de récits de déportés, dont ceux de G. Boivent .
       Archives municipales, Fougères.

                                      D.R. Société d'Histoire et d'Archéologie du Pays de Fougères.





      lundi 11 mars 2013

      JEAN FLEURY, RESISTANTet PREMIER JUSTE DE FRANCE








      Jean Fleury, Résistant et premier Juste de France

             

      
      
      



             Prêtre catholique, le père Fleury, originaire du pays de Fougères, est une grande figure de la Résistance. Son nom est connu largement au-delà de sa région d’adoption, Poitiers et ses environs. Ce jésuite généreux et courageux se voit décerner, en 1964, la médaille des Justes par le gouvernement d’Israël, récompense destinée à honorer les hommes et femmes et leurs actions en faveur des juifs. Ici il s’agit de reconnaître le dévouement au service des juifs internés au camp de Poitiers, route de Limoges. Lors de son décès à Pau, en décembre 1982, un service religieux est célébré, à sa mémoire, à l’église Notre-Dame-la-Grande, le 8 décembre. Ainsi veut-on rendre hommage à la grandeur d’un homme qui assista les tsiganes, les juifs et les militantes communistes internées pendant la seconde guerre.





                                         
      Jean Fleury, 1925.
      Archives familiales.

                       Ses origines fougeraises




       Jean Fleury est né le 21 février 1905,à La Selle-en- Luitré, dans le département de l’Ille et Vilaine. Sa famille est bien connue dans le pays de Fougères. Il entre dans la Compagnie de Jésus, le 17 novembre 1925, puis est ordonné prêtre, 13 ans plus tard, en 1938. Il est nommé à Poitiers où il consacrera 41 ans au service de ses compatriotes.


         






       

                        Ses activités de Résistant auprès des tsiganes



       
           En septembre 1941, Jean Fleury est chargé de l’aumônerie du collège Saint Joseph et enseigne le latin aux vocations tardives d’une école apostolique. A partir de mai 1942, il exerce son travail pastoral auprès des nomades, gitans et tsiganes du camp de la route de Limoges : célébrations de baptêmes, premières communions et mariages. Le 13 janvier 1943, la plupart des hommes, âgés de 16 à 60 ans, sont emmenés à Compiègne et déportés huit jours plus tard vers les camps de la mort, Buchenwald, Dachau, Fiossenburg, Mauthausen, Neuengamme, Oranienburg et Sachsenhausen. Seuls restent au camp de Poitiers les vieillards, les femmes et les enfants. Le seul motif de l’arrestation et de la déportation est le racisme à leur égard.

             Jean Fleury intervient auprès des autorités afin de soulager la condition matérielle des nomades résidents pour le chauffage et les vêtements. A la fin de l’année 1943, les nomades sont transférés au camp de Montreuil-Bellay. 350 vieillards, femmes et enfants sont acheminés par le train, escortés par des gendarmes afin d’éviter une évasion.









       
                    Le prêtre chez les femmes communistes


       
           Le but du déplacement des nomades est de laisser la place à des femmes communistes. Le 8 janvier 1944, plus de 200 femmes, parmi lesquelles se trouvent 170 politiques, arrivent dans le camp. L’une d’elles est la belle-sœur de Maurice Thorez, Andrée Vermersh. Certes l’accueil réservé au prêtre est  plutôt glacial, mais l’ordinaire du camp est amélioré. Le père Fleury et une religieuse prennent le risque de faire du marché noir pour les secourir.


       
                               L’action auprès des Juifs



            Le camp juif arrive lors de l’été 1941 et s’installe au-delà du camp nomade, ce qui permet d’avoir des passages entre les deux. Plus de 800 israélites transitent, pour un grand nombre, avant d’être transférés à Drancy, puis déportés. Lors de sa prise de contact, le père Jean Fleury est confondu  avec un rabbin qui vient d’être arrêté par les Allemands. Le camp est totalement coupé de l’extérieur. Des gendarmes encadrent les détenus, sous la direction de la Gestapo qui ne réside pas dans le camp. Avec une telle disposition des lieux qui oblige les Allemands à passer par le camp nomade pour pénétrer dans le camp juif, l’accès ne peut se faire que par un portillon barbelé ou un grand portail qui permet le passage des camions de ravitaillement. Le 18 juillet 1942, coup de théâtre, les femmes juives sont transférées à Drancy, laissant leurs enfants à la charge des restantes. Pendant plus de deux ans, Jean Fleury rejoint le camp juif, au risque de sa vie, avec la complicité des nomades se tenant aux aguets. Ainsi il effectue plus de 200 allers retours, à l’insu des Allemands.



      Le Père Fleury plantant l'arbre du Juste en Israël.
       Cl.Archives familiales.


                             Les contacts avec les maquisards


       
           Pour échapper à l’oppression la plus effroyable qui soit, celle d’une chape de plomb nazie sur l’Europe, Jean Fleury entre en contact avec les maquis et les principaux chefs de la Résistance. Il réussit notamment à placer un interprète à la Gestapo, avec l’accord de la Résistance et obtient des renseignements afin de prévenir les attaques des SS contre les maquis. Le 21 août 1944, les Allemands se cantonnent avec mitrailleurs et fusils-mitrailleurs à proximité du camp, aux avant-postes. Le 22 août, des Hindous, de l’ordre de 500 à 600, remplacent les Allemands comme gardiens à l’extérieur.


       
                           La libération du camp










           Le 8 mai 1945, c’est l’armistice. De nouveaux horizons se dégagent pour la ville de Poitiers.
          Jean Fleury entame des négociations auprès de la préfecture afin de faire libérer les internées politiques et les juifs. Il propose de transférer le camp dans un collège, mais il faut l’autorisation des Allemands. Une alternative est trouvée avec un accueil à l’Hôtel-Dieu. 28 personnes y aménagent, mais la crainte des Hindous, à la réputation redoutable, est très forte. Le camp doit être libéré dans sa totalité. Le déménagement se fait par vagues successives au collège Saint Joseph. Puis Jean Fleury et le directeur du camp obtiennent que les personnes internées sur l’ordre de Vichy puissent être libérées. Quant aux Juifs ayant échappé à la déportation, leur sort est plus difficile à régler.

       






          Jean Fleury héberge trois petits enfants, privés de parents, les Allemands ayant accepté de les faire libérer. Les Allemands finissent par quitter Poitiers le 4 septembre 1945.  Les Israélites et les hommes internés politiques ont quitté le camp de la route de Limoges.
           Le préfet dira au père Fleury, en parlant des femmes communistes : « Elles vous doivent une fameuse chandelle. »



      
       L'arbre  du Père Fleury vers 1980, Israël.


       
                             Un engagement total


            Ainsi Jean Fleury, pour son action à Poitiers, a désormais sa rue dans la ville, rappelant son activité inlassable en faveur des gitans internés et des nombreux juifs qui échappèrent à l’extermination. Une concession symbolique de 100 m2 lui a été léguée par l’Etat d’Israël, à Jérusalem. L’historien Patrick Cabanel mentionne son nom à plusieurs reprises dans son ouvrage « Histoire des Justes en France » (Armand Colin, 2012). Le village de La Selle-en-Luitré peut vraiment être fier de l’enfant du pays.



                                        Daniel Heudré
                            Clichés: Archives familiales, Droits réservés.
        

       Télégramme de condoléances et de reconnaissance
       du Consul général d'Israël, 1982. (Archives familiales).



        Interview du Père Jean Fleury:


      www.ajpn.org/juste-Jean-Fleury-1092 html






                                                   








      mercredi 27 février 2013

      Ferdinand de LA RIBOISIERE, homme politique, pionnier du progrès agricole



         LE COMTE FERDINAND DE LA RIBOISIERE                   
      (1856-  1931)
                                          
       
                         




       
       





       
       


        A la fin du XIXème siècle, le Comte Ferdinand de La Riboisière, petit-fils du célèbre général de Napoléon, fait figure dans le pays de Fougères d’un personnage politique respecté et d’un pionnier en matière d’agriculture.
      Il fait construire des fermes-modèles, équipées d'hygiène et de confort selon ses préceptes de salubrité et de propreté ce qui, à l'époque, est tout à fait révolutionnaire.
           Ferdinand de La Riboisière est né le 1er janvier 1856. Son père, Honoré de La Riboisière est le fils du général Jean Baston de La Riboisière, commandant en chef de l’Artillerie de Napoléon.



      
       Le château de Monthorin à Louvigné-du-Désert(cl M.Hodebert)









          Ferdinand, issu du second mariage de son père, ne connut pratiquement pas sa mère puisque celle-ci mourut six jours après sa naissance.Il poursuivit ses études au lycée Fontanes à Rennes puis il devint officier dans l’armée d’où il démissionna en 1880 afin de retrouver son château de Monthorin et de s'occuper de son domaine.                                    
       
      Il se trouve  alors à la tête d'une importante fortune et ses domaines s'étendent à Louvigné-du-Désert mais aussi à Javené où quantité de fermes lui appartiennent. Le comte de Lariboisière n'est-il pas le principal propriétaire foncier de la commune ?
      La "Note sur l'exploitation du domaine de Monthorin" pour l'année 1892 précise que le domaine a une étendue de 1600 ha dont 951 sont exploités par des fermiers.



                      UN HOMME POLITIQUE

       

        
                           

                L’étude de M. Michel Cointat sur les députés de Fougères nous apprend que Ferdinand de La Riboisière se lance aussi dans la politique afin de succéder au député Augustin Riban. Il se présente sous l’étiquette républicaine – bien que son cœur soit bonapartiste, ce qui se comprend aisément – contre le Comte de La Villegontier, candidat des Conservateurs. « Je suis républicain, dit-il, je veux la République modérée et je suis respectueux des grands principes sociaux ». Le duel est sévère mais Ferdinand de La Riboisière est élu député le 30 avril 1882, à l’âge de 26 ans[1] sans contestation possible. Il démissionne en 1886, et est remplacé par René Le Hérissé.
           L'année suivante, en 1883, il est élu conseiller général du canton d'Antrain,poste qu'il occupe pendant 43 ans.En 1886,il est élu Maire de Louvigné-du-Désert. Ferdinand de Lariboisière  s'occupe beaucoup plus de sa circonscription que du Palais-Bourbon où il intervient peu. De 1909 à 1919, il est  sénateur d'Ille-et-Vilaine avant d'être à nouveau réelu député  après une éclipse de 34 ans.Réelu député en 1924, il quitte la politique en 1928. 



      UN  PASSIONNÉ D’AGRICULTURE



      A son époque, Ferdinand de La Riboisière fait figure, nous l’avons dit, de pionnier en matière d’agriculture. Il est, le premier à conseiller la récupération du purin pour engraisser les terres et à faire expérimenter de nouveaux engrais.Bousculant, non sans mal, les habitudes ancestrales de ses fermiers, il fait appliquer sur ses terres les méthodes de culture les plus récentes et modernise les nombreuses  exploitations agricoles dont il est propriétaire. La gestion de chaque ferme est rigoureuse, une comptabilité très suivie détaille par le menu tous les revenus et la production (lait, beurre, animaux, etc...), le tout est consigné dans un bilan comparatif général mensuel et annuel de « l’Exploitation Agricole du Domaine de Monthorin » qui comprend les laiteries de Monthorin et de Javené auxquelles sont rattachées les fermes du comte.


      

      Ferme de la Corbelière, Javené.
      

          Il fait construire des fermes-modèles où l'hygiène et la salubrité sont, selon lui, la clé de la réussite. Les étables sont spacieuses,pavées et aérées; l'évacuation du fumier est facilitée par la possibilité d'y faire entrer un tombereau et le purin s’écoule dans une fosse attenante sur laquelle est construit le cabinet d’aisance, ce qui est très  nouveau à l’époque. L'aspect extérieur est toujours  soigné: les baies , souvent cintrées, et les chaînages d'angle sont en pierre de taille de granite local ou en brique.


       
       
      L’élevage des jeunes animaux qui, entre 1850 et 1878, a donné de grands bénéfices, n’est plus rentable en 1892. La Riboisière décide de réorganiser son domaine agricole en augmentant la production laitière, seule activité rémunératrice dans la région à l’époque.

      Le comte de La Riboisière, devenu Président de la Société Départementale d’Agriculture d’Ille et Vilaine, observe que le sol de l’arrondissement de Fougères a une prédominance granitique, tantôt de sable, tantôt d’argile, que le climat humide et tempéré y favorise une herbe fine et légère, abondante et de bonne qualité tant dans les prairies naturelles qu’artificielles.

      Il constate également que, depuis 1840, les cultivateurs ont restreint   avec raison, dit-il, les emblavures de céréales et ont augmenté l’étendue des herbages.Il introduit dans ses fermes des vaches de race jersiaise dont le lait est plus riche en matières grasses. Dans le but de développer une industrie beurrière, il fait installer deux laiteries, une à Monthorin et l’autre à la Grande-Marche, montées selon un système danois très moderne pour l’époque qui fonctionne à la vapeur. Chaque jour, les fermiers y apportent le lait de leurs « jersettes », comme ils disent.

         Ferdinand de Laiboisière est de toutes les manifestations agricoles, il assiste à tous les comices du pays. Devant, là aussi, montrer l’exemple, il invite ses fermiers à présenter leurs bêtes aux concours régionaux, voire nationaux, dans lesquels nous les voyons obtenir de très nombreux 1er prix. C'est  ainsi que le Domaine de Monthorin obtient le Prix Behague de la Société Nationale d’Agriculture de France en 1892 après avoir reçu deux médailles d’or à l’Exposition Universelle de Paris en 1889.



      Laiterie et étable de Monthorin.


      Intérieur de l'étable: aérations multiples, plafond  en voûtains de briques vernissées, soutenu par des piliers métalliques, pavage de terre cuite...



                  LA  RENOMMEE DU BEURRE

        

            En 1880-1881, la valeur du beurre produit sur les fermes Lariboisière est de 1.622,20 F. Cette valeur passe à 9.346,35 F pour l’exercice 1888-1889 ; valeur calculée selon le prix de vente aux halles centrales de Paris, défalcation faite des droits de transport, d’octroi et de commission. La production beurrière est très rentable à cette époque. Le beurre du Pays de Fougères et, plus spécialement, celui produit par les deux laiteries du comte de La Riboisière, sont exportés vers la capitale.

            Finalement, les concepts de La Riboisière  ont stimulé les agriculteurs vers le progrès et contribué à un certain renouveau  de l’agriculture dans notre région.

       
                UNE GESTION RIGOUREUSE
       

       

      Un bilan d’exploitation et un bilan financier sont établis chaque année pour chaque ferme du domaine.On y voit ainsi la progression et les résultats obtenus par les fermiers.  D’après ces résultats, seront calculées la part du propriétaire, celle du fermier et aussi celle des serviteurs et employés qui reçoivent, en plus de leurs gages, 6% de cette valeur. Participant au bénéfice de l’exploitation, les fermiers sont d’autant plus motivés pour obtenir un meilleur résultat.

       
      
      
      L'ancienne ferme de la Grande Marche où le comte de Lariboisière 
       installa sa laiterie de Javené.



      UNE ŒUVRE SOCIALE


       En avance sur son temps Ferdinand de La Riboisière croit sérieusement à son œuvre de modernisation. Il veut en faire également une œuvre sociale : ses fermiers participeront aux bénéfices.Il obtient de ses fermiers et de leurs serviteurs un concours intelligent et actif en les faisant associer leurs intérêts à ceux du propriétaire par la signature d’une convention.Le fermier n'a plus de prix de location à payer et tous les produits de la ferme lui sont laissés, sauf ceux de l'étable que l'on partage. Il doit diriger son exploitation de manière à produire le plus de lait possible...La somme annuelle qui est remise au fermier, comme prix du lait, est au moins égale au montant du fermage antérieur. Ainsi, un fermier qui avait une location de 1000 francs n'a plus rien à payer et est sûr de toucher au moins 1000 F. de son propriétaire... 



                          
      

      Le comte de Lariboisière au milieu de ses employés à Monthorin
       en Louvigné-du-Désert.

       

      
               

      

                    

             Des sommes sont versées à la Caisse Nationale des Retraites pour la vieillesse et le capital reste aliéné en rentes viagères incessibles et insaisissables avec jouissance des titulaires à l’âge de 55 ans, ce qui est une avancée sociale appréciable pour l’époque qui ne devait pas laisser indifférent.

       


        



               La comtesse de La Riboisière au milieu des soldats blessés  accueillis à Monthorin  pendant la Guerre 1914-1918.

            Son épouse,la comtesse de Lariboisière, née Marguerite Rhoné (1864-1933)ouvrit un hôpital militaire à Monthorin pendant la Guerre 1914-1918. Elle fut décorée de la Médaille d'Honneur  pour Belles actions et de la médaille de la Reconnaissance Française.

            Ferdinand de La Riboisière meurt à Paris le 3 mai 1931 – Son corps est ramené à Monthorin afin d’y être inhumé dans le caveau familial. Les anciens Louvignéens et Javenéens se souviennent encore très bien de lui et aussi de son fils, Jean, figure locale particulière en raison de son obésité.Il était le dernier héritier d’une famille unanimement respectée,ses libations entraînèrent sa déchéance. A sa mort, tout le patrimoine des La Riboisière fut vendu et dispersé.



       
      Chapelle funéraire de la famille  de la Riboisière à Monthorin.


           Sur la commune de Louvigné-du-Désert, près d'une trentaine de fermes  ont porté la marque du comte de Lariboisière.
           A Javené, 15 fermes lui ont appartenu.Toutes ces fermes existent encore à l’exception de celle du Petit-Bois-Benier qui fut ravagée par un incendie et qui ne fut pas reconstruite.Quatorze "fermes Lariboisière" émaillent donc encore le paysage de Javené. Vous les reconnaîtrez à leur longue étable aux ouvertures apparemment toutes semblables...

                                                Marcel Hodebert.

       
             Clichés de  l'auteur et de la collection des Archives de Fougères.
            Droits réservés.


      1] « La première campagne électorale de Ferdinand de La Riboisière » - de Marcel Hodebert, in Bulletin et Mémoires de la Société Historique et Archéologique de Fougères -


        Pour visiter en image  le domaine de Monthorin sur le site de l'Inventaire du Patrimoine régional, cliquez sur ce lien:



      http://patrimoine.region-bretagne.fr/sdx/sribzh/main.xsp?execute=show_document&id=MERIMEEIA35048673

                            Fermes Lariboisière de Louvigné-Communauté


      Vignette








       






      [