Affichage des articles dont le libellé est Fougères. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fougères. Afficher tous les articles

samedi 25 juillet 2015

II- Les Bretons à ORANGE, Bataille de Saint-Aubin-du-Cormier.

L’Armée bretonne à Orange


Bataille de Saint-Aubin-du-Cormier







Laissons la parole à l’abbé Vigoland[24] pour relater l’occupation d’Orange par les troupes bretonnes avant la célèbre et terrible bataille de Saint-Aubin-du-Cormier[25] du 28 juillet 1488 qui sonna le glas de l’indépendance bretonne :


« Le samedi 26 juillet 1488, des troupes considérables environnèrent Vieux-Vy et couvrirent peu à peu toutes les hauteurs qui dominent le Couesnon. Une animation extrême régnait en même temps autour du manoir féodal qu’habitait Jehan de Châteaubriant, l’héritier des derniers d’Orange. Jehan commandait l’arrière-garde de l’armée bretonne et il recevait ce jour-là dans son château le duc d’Orléans[26], le sire d’Albret et les principaux chefs de l’armée. Les soldats campaient dans l’ancienne station romaine et les retranchements de Bourgueil, sur les collines voisines et dans la plaine qui s’étend sur les rives de l’Aleron. « Il y avait là 7.000 Bretons, 800 Allemands, 900 Anglais, 1.000 Espagnols et 2.500 Gascons qui allaient combattre contre la France pour l’indépendance de la Bretagne.



 Colline d'Orange, 2015.

« Quelques jours auparavant, cette armée s’était concentrée à Rennes et avait décidé de marcher sur Fougères investie par les Français, mais comme la route était barrée à Saint-Aubin-du-Cormier, elle avait été obligée de remonter vers le Nord. Le 24 juillet avait lieu à Andouillé une revue générale, suivie d’un conseil de guerre où l’on avait résolu de courir les chances d’une bataille rangée. A ce moment, on croyait encore Fougères investie, mais elle était prise depuis deux jours et La Trémoille avait caché son succès pour tendre un piège aux Bretons. Ceux-ci décidèrent donc d’aller au-devant des Français, et pour avoir une route sûre et commode, ils prirent le chemin de Vieux-Vy dans la matinée du 26 juillet.

« L’armée suivit, à l’Ouest de Sens, l’ancienne voie romaine de Jublains à Corseul et arriva à Sautoger où le duc d’Orléans, commandant de l’avant-garde, avait déjà établi son quartier général. Elle eut soin d’élever de distance en distance des retranchements. L’après-midi, les troupes se remirent en marche, longèrent la Fontaine d’Abyme et la Ménardaye et s’arrêtèrent devant Orange où la plupart des Bretons devaient camper en attendant la bataille.


« Toute la soirée du 26 et la journée du lendemain qui était un dimanche furent consacrées à des préparatifs militaires. C’est alors qu’on apprit la capitulation de Fougères. « En même temps, dit un vieil homme, on sceut que l’ennemy marchait mesme route vers Saint-Aubin et l’on commença à s’assurer qu’il se donnerait bataille ». C’est pourquoi, ajoute-t-il, les soldats bretons se confessèrent et se mirent en état de communier.


« On continuait néanmoins de réparer les anciennes fortifications romaines, et dans la soirée du dimanche on éleva autour du camp de nombreux retranchements. Ceux-ci furent surtout construits dans la partie Sud qui était moins bien défendue par la nature. Les vieux murs furent également consolidés, on ferma les brèches par lesquelles l’armée ennemie aurait pu se frayer un passage et on éleva à la hâte, entre les rochers qui dominent le Couesnon, des murs épais qu’on peut voir encore de nos jours, au milieu des taillis.


« On considérait l’action comme imminente et on s’attendait à chaque instant à voir apparaître l’armée française, mais la journée se passa sans incident. La Trémoille ne se souciait guère d’attaquer les Bretons dans une position à peu près inexpugnable. Pourtant, dans la soirée du dimanche, le camp d’Orange fut tout-à-coup en émoi. Ce n’était pas l’approche des Français qui causait cette alarme, mais le parti opposé au duc d’Orléans qui avait répandu le bruit que le duc était un traître et que l’armée bretonne était vendue à l’ennemi. La panique commençait à se répandre et l’on était sur le point d’en venir aux mains. Pour éviter un désastre, le duc d’Orléans et le prince d’Orange déclarèrent qu’ils renonçaient à commander en personne et qu’ils combattraient à pied comme de simples fantassins dans les rangs des Allemands. Tout s’apaisa dès lors, les chefs réglèrent l’ordre de la bataille et les troupes ne songèrent plus qu’au lendemain qui s’annonçait pour la Bretagne comme le jour de la grande victoire si impatiemment attendue.


« La Trémoille ne voulait pas attaquer les Bretons dans les cantonnements formidables de Vieux-Vy où il aurait certainement subi un échec. Aussi pour les attirer en dehors d’Orange, il envoya le lendemain matin quelques escadrons qui apparurent sur les coteaux de Pavée. L’armée bretonne tomba dans le piège, quitta les retranchements et s’avança vers les cavaliers français qui commencèrent aussitôt à battre en retraite. C’était ce qu’avait prévu La Trémoille qui, de son côté, marchait vers Saint-Aubin.


« Pendant ce temps, les divers corps de l’armée bretonne se déployaient sur les hauteurs. Là, ils se formèrent en trois divisions : l’avant-garde composée de 2.000 combattants et commandée par le maréchal de Rieux, le corps de bataille fort de 5.000 hommes sous les ordres du sire d’Albret et l’arrière-garde sous le commandement du sire d’Orange, Jehan de Châteaubriant. L’armée ainsi formée en ordre de bataille s’avança à travers les landes vers Saint-Aubin-du-Cormier.


« De son côté, La Trémoille, prévenu par ses éclaireurs, marchait lui-même vers Saint-Aubin qu’il traversait à midi et arrivait vers 2 heures au lieu dit de la Rencontre, près du ruisseau de Roquelin. C’est là qu’il trouva les Bretons déjà rangés en bataille. Mais au lieu de profiter de cet avantage, ceux-ci perdirent un temps précieux à discuter et La Trémoille put mettre à son tour ses troupes en lignes sans être inquiété. Le combat commença aussitôt. Abrités par une tranchée creusée à la hâte, l’artillerie française ouvrit le feu par une décharge générale, les Bretons y répondirent et les deux armées marchèrent l’une contre l’autre. Au premier choc, l’infanterie bretonne chargea l’ennemi avec une telle fureur qu’elle fit reculer les Français. Malheureusement, par suite d’une fausse manœuvre, la cavalerie ne sut pas se défendre et les troupes de La Trémoille la prirent à la fois de dos et de face. La panique se mit dans les rangs des Bretons qui lâchèrent pied : deux heures suffirent pour assurer la victoire.


« Dès lors, la déroute fut générale : ce ne fut plus un combat mais une boucherie, dit un vieil historien. Trois mille hommes restèrent sur le champ de bataille. Les autres s’enfuirent. Les gens de pied et la cavalerie se jetèrent dans la forêt où il voulurent en vain résister. La plupart des fuyards traversant Mézières revinrent vers Orange où ils comptaient trouver un refuge, mais ils furent poursuivis par l’armée victorieuse jusque sur les bords du Couesnon devant ce château féodal qu’ils avaient quitté le matin même avec l’espérance de la victoire.


« Alors, il fallut se rendre. Le duc d’Orléans lui-même, le futur roi de France, fut pris à son tour, dit-on, devant le moulin d’Orange dans le petit bois taillis situé près des immenses rochers qui dominent le Couesnon et portent encore le nom de Rochers du Roi. C’est là que se termina cette désastreuse journée. Et ce soir-là, sur ces blocs gigantesques, le seigneur d’Orange aurait pu, lui aussi, graver le mot du vieux chroniqueur : Finis Britanniæ. C’est ici le tombeau de la Bretagne.»

                   Marcel Hodebert ,Bulletin du Club javenéen d'Histoire locale, tome XXI 2008, p. 165 sq.




Mémorial des Bretons, Lande de la Rencontre,Saint-Aubin-du-Cormier, 1988 .





      Notes


[24] « Monographie de la paroisse de Vieux-Vy-sur-Couesnon », par l’abbé M.F. Vigoland in les Annales de la Société Historique et Archéologique de l’Arrondissement de Saint-Malo (Année 1909), p.27 et suivantes.

[25] On peut également se reporter à l’article sur le sujet de notre collègue, M. Bertrand Guyon, dans le Bulletin et Mémoires du Club Javenéen d’Histoire Locale – Tome I, année 1988, pages 16 et suivantes ainsi qu’à l’article rapporté dans l’ouvrage sur Vieux-Vy : « Vieux-Vy-sur-Couesnon, d’hier à aujourd’hui » - par l’Association socio-culturelle de Vieux-Vy-sur-Couesnon – 1990, page 22.

[26] Le futur Louis XII.





mercredi 15 avril 2015

FORMATION des VILLES ET VILLAGES de HAUTE-BRETAGNE( XIème-XIVème) : I - FOUGERES







Analyse morphologique de la ville de Fougères




Analyse des formes urbaines de la ville de Fougères à partir du cadastre napoléonien (les numéros figurant sur la carte renvoient aux commentaires).

   Vers 1030-1040, un lignage s’installe sur un rocher relativement étendu, ceinturé par un cours d’eau et des marais et entouré de collines. Un château est construit, certaines sections en pierre remonteraient probablement à la fin du XIe siècle (1). Rapidement, même si la documentation n’en fait état que tardivement, un premier bourg (burgus) est fondé, le Bourg Vieil (2), et avant 1092, un second apparaît sur les hauteurs avec le Bourg Neuf (3), celui-ci est rapidement dédoublé par une rue parallèle (3a), du moins avant la construction des remparts au début du XIIIe siècle.
   Au cours des années 1060-1090, de nombreux édifices religieux sont cités. Dans l’enceinte castrale, la famille seigneuriale disposait d’une chapelle castrale (1). Sur les hauteurs, les bourgeois furent d’abord accueillis dans l’église Saint-Nicolas (3b), dépendante de Marmoutier. Mais l’agglomération fougeraise s’étendant sur la paroisse de Lécousse, rattachée à Pontlevoy, celle-ci intervint et fonda une église concurrente, Saint-Léonard (3c). Saint-Nicolas perdit alors son rang, devint une chapelle au milieu du XIIe siècle et une aumônerie avant 1243. Dans la basse ville, installée sur une île au pied du château et citée vers 1090, Saint-Sulpice (5) est l’église la plus ancienne. Elle est rapidement menacée par l’installation de moines de Marmoutier dans le prieuré de la Sainte-Trinité. L’abbaye tourangelle eut le soutien de la famille de Fougères, qui lui céda un emplacement pour construire un établissement monastique (6) et deux bourgs, le premier, le Marchix, à l’emplacement du marché seigneurial (4) qui fut déplacé sur les hauteurs de l’agglomération (4a), et le second, le bourg Chevrel (6a) dont le nom suggère la mise en valeur de ce quartier marécageux. Les moines eurent l’intention d’ériger leur prieuré en centre paroissial. Ce fut un échec, conduisant vers 1100, à la rupture avec la famille de Fougères. Probablement au même moment, cette dernière se rapprocha d’autres établissements monastiques, notamment Pontlevoy, qui reçut un burgus, Rillé (7), cité seulement en 1143. C’est en son sein que les chanoines de la chapelle castrale s’installèrent au milieu du XIIe siècle quand ils décidèrent d’adopter la règle augustinienne. Ce fut la fondation de l’abbaye de Rillé (7). À cette occasion, les chanoines reçurent le bourg de Rillé et, en retour, l’abbaye de Pontlevoy obtint le droit de fonder un nouveau burgus, le bourg de l’Échange (7b), qui végéta.

    Une autre abbaye avait des biens en Fougères, Savigny en Normandie, fondation familiale qui possédait des terres et un moulin dans la basse ville (8). Le parcellaire indique d’autres formes dont certaines sont probablement médiévales. En direction de la Normandie, le faubourg Roger (9a) montre des parcelles régulièrement organisées ; au sud-est, vers le Maine, un autre faubourg (9b) s’élance depuis les remparts (10). À l’ouest, vers Rennes, le long d’une voie (via), un ensemble parcellaire laisse penser qu’il s’agit là aussi d’un lotissement médiéval (9c). Cette ouverture sur l’extérieur est renforcée par des preuves d’immigration dès le milieu du XIIe siècle, le mouvement s’intensifiant par la suite (Normands, Cahorsins...).

   Fougères présente les caractéristiques d’une ville castrale fondée ex nihilo, d’abord polynucléaire, son dynamisme lui a permis de se développer. L’érection de remparts, probablement au cours des années 1240, scelle la réussite d’une localité qualifiée de villa en 1200.




Indication bibliographique : Julien Bachelier, Villes et villages de Haute-Bretagne (XIe-début XIVe s.). Analyses morphologiques, Saint-Malo, Centre Régional d’Archéologie d’Alet, Les Dossiers du CeRAA, n° AK, 2014, p. 86-87.






mardi 28 octobre 2014

ANNE de BRETAGNE entre légende et réalité.



      COMMEMORATION de la mort d'Anne de Bretagne

     Musée de Bretagne, Les Champs Libres : 

      Anne au coeur de Rennes

      L'héritage d'Anne de Bretagne dans les collections du musée.




 Bourdichon, Grandes Heures, BNF 9474
                                  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52500984v/f14.item






    Fille de François II et de Marguerite de Foix, Anne de Bretagne est née à Nantes  le 25 janvier 1477. Duchesse de Bretagne à 11 ans, elle est couronnée dans la cathédrale Saint-Pierre de Rennes le 10 février1489.Après un premier mariage par procuration avec Maximilien d'Autriche(mars1490), elle accepte d'épouser l'année suivante, le roi de France Charles VIII, vainqueur du conflit franco-breton après la défaîte de Saint-Aubin-du-Cormier, la prise de Nantes et le siège de Rennes.Anne perd l'administration de son duché.Le 8 février 1492,elle est sacrée reine de France à Saint-Denis.
  Le décès accidentel de Charles VIII  survient en 1498, elle  reprend son titre de duchesse de Bretagne, rétablit Philippe de Montauban dans sa charge de chancelier de Bretagne  et exerce son pouvoir sur le duché. Le nouveau roi de France, Louis XII, l'épouse au château de Nantes en janvier 1499. 
  De cette union, deux filles survivent : Claude de France qui épouse, contre la volonté de  la reine, le futur roi François Ier en mai 1514 et Renée de France, mariée au duc de Ferrare, Hercule II d'Este.
  Anne de Bretagne s'éteint le 9 janvier 1514 à Blois, à l'âge de 37 ans. Cérémonies et cortège funèbres durent 40 jours. Les funérailles d'Anne de Bretagne à Blois, Saint-Denis et Nantes ont fait le sujet de nombreux récits, le plus célèbre est  le manuscrit enluminé de Pierre Choque, son héraut d'armes. Elles sont également rapportées par Brantôme.


 Reliquaire  ayant  reçu  le coeur d'Anne de Bretagne, déposé dans le tombeau de François II et Marguerite de Foix, selon sa volonté expresse, conservé au musée Dobrée, Nantes ; exposé au musée de Bretagne en  octobre-novembre puis à Châteaubriant.


 Le manuscrit enluminé de Pierre Choque, conservé à la bibliothèque de Rennes est accessible sur le site:


                       TABLETTES RENNAISES

  Il est possible de le  feuilleter:
 L'une des enluminures: la parhélie de janvier 1514






































































    La  légende a beaucoup brodé sur le rôle politique et diplomatique d'Anne de Bretagne, surtout dans la seconde moitié du XIXe: on a vu en elle une protectrice des intérêts bretons,  et même un symbole du particularisme provincial. Bien que le personnage soit très controversé, les historiens s'accordent sur l'attachement qu'elle avait pour la Bretagne et l'importance qu'elle donnait au raffinement de la cour royale et à son rôle de mécène, fidèle à la tradition princière à l'aube de la Renaissance française.
Anne de Bretagne exigeait de ses nombreuses dames  de cour  l'élégance et la distinction de l'âme et de l'esprit, comme l'affirme Brantôme. Elle était entourée de poètes de cour (Jean Marot et quelques grands rhétoriqueurs) de ménestrels et de musiciens, de chroniqueurs (l'historien Pierre Le Baud de Vitré qui fut son aumônier et conseiller, Lemaire de Belges, historiographe de Louis XII au service de la reine après 1512, Alain Bouchart, auteur des Grandes Croniques de Bretaigne) et tous avaient à cœur de réjouir et de célébrer le roi et la reine, à une époque où la faveur royale conditionnait  la pratique artistique. En 1512, Germain de Brie, lui dédie un grand poème épique en latin évoquant le dernier combat du navire  de la reine La Cordelière contre la flotte anglaise.



 Elle tenait de son père François II le goût du luxe et possédait une des plus belles collections princières : outre l'héritage des ducs de Bretagne, elle avait reçu celui de Charles VIII qui l'avait comblée. Anne de Bretagne comptait dans ses collections de nombreuses pierres précieuses,  des parures de table  (salière, alors privilège royal et nefs de table) des pièces d'orfèvrerie religieuse, un nombre impressionnant de tapisseries grandioses et ces parures l'accompagnaient lors des déplacements de la cour. Les inventaires d'Anne de Bretagne conservés aujourd'hui à la BNF (fonds des Blancs-Manteaux, 22335) sont éloquents:


                                                         inventaire d'Anne de Bretagne 



    Elle a  fait achever  l'oeuvre de reconstruction de son père au chàteau de Nantes (Grand Logis et Tour de la Couronne d'or), les édifices ou monuments religieux qu'il avait patronnés  comme la cathédrale de Quimper, la chapelle du Pénity à Locronan ; le retable de Notre-Dame  dans l'église Saint-Sulpice de Fougères commencé par  François II est terminé sous son règne et béni en 1503,il porte en son centre l'écusson de François II et, sur sa droite, celui d'Anne de Bretagne parti de France et de Bretagne.Elle-même fait édifier vers 1508 la chapelle de Grâces près de Guingamp.Plusieurs cités et ordres religieux bénéficient de ses libéralités.


 Tombeau de François II et Marguerite de Foix, statues des quatre Vertus: la Justice.
 Cathédrale de Nantes.

   Son goût esthétique est à l'origine de  monuments de commande remarquables où la Renaissance italienne  a imprimé sa marque:le tombeau de ses parents à Nantes par Michel Colombe  sur un dessin de Jean Perréal, celui de ses fils par Pacherotti (Jérôme Pacherot)à Tours. 
   Par ses commandes,elle a soutenu la création artistique,conformément à la tradition du mécénat royal : plusieurs livres d'Heures enluminés ont été réalisés à sa demande. Les peintres Jean Poyet et Jean Bourdichon ont été sollicités. Avec les Grandes Heures,œuvre somptueuse(1),réalisée entre 1503 et 1508, quatre années de passion, l'enluminure atteint des sommets et marque " la fin triomphale de l'art millénaire de la miniature", selon l'expression d'Emile Mâle.


 Feuilleter les manuscrits enluminés:



 GRANDES HEURES, Jean Bourdichon



J. Marot, Le voyage de Gênes, Enluminures attribuées à J.Bourdichon:




   
  Au décès de la reine  le 9 janvier 1514, les hommages des grands et du peuple sont unanimes. Les poètes se répandent en éloges : épitaphes, rondeaux, panégyriques, pièces de circonstance sans doute,pour une part sincères,fleurissent sa mémoire. La relation des obsèques et les hommages à la Reine ont été réunis par Pierre Choque, son héraut d'armes, à la demande de Louis XII dans Commémorations et Advertissement de la mort d'Anne de bretagne, ouvrage de huit-cents vers...  

  Par son esprit ouvert au nouvel art de vivre venu d'Italie, sa sensibilité artistique et ses libéralités, Anne de Bretagne a participé à l'essor du mécénat ducal, sans égaler sans doute l'aura de la toute-puissante Marguerite d'Autriche  autour de qui gravitaient parfois les mêmes artistes. 

                                                                                    J.P.G.
 Note1: Les Grandes Heures  sont constituées de 238 folios : 52 peintures à l'origine, un calendrier évoquant les travaux des mois sur fond de page, un herbier de fleurs et plantes en pied habitées d'insectes disposé en marge du texte, soit 307 bordures florales.
 Sources:
- Leguay Jean-Pierre., Martin Hervé, Fastes et malheurs de la Bretagne ducale, 1213-1532. Ouest-France Université, 1982.
- Girault Pierre-Yves, Les funérailles d'Anne de Bretagne, reine de France éditions Gourcuff Gradenigo, 2014.
-Avril Françoise, Reynaud Nicole, les manuscrits à peinture en France, 1440-1520, Bibliothèque Nationale, 1993.


jeudi 25 septembre 2014

Les châteaux de La VIEUVILLE, Le CHATELLIER, au tournant de leur histoire.

 
 
 
 
 
 
                                             LE MANOIR ET LE CHATEAU DE
 
                                             LA VIEUVILLE, XVIIeet XIXe siècles
 
 
La  singularité de La Vieu(x)ville, c'est de réunir  grand manoir et château sur le  même site et de  présenter l'image d'une lointaine opulence ; c'est aussi  une longue traversée de l'Histoire. L'actualité  lui ajoute une  touche particulière.
 
 
 Le  manoir , XVIe et XVIIe.
 
 
          
 
     Le manoir de la Vieu(x)ville appartenait aux seigneurs de ce nom dès le XIIIe siècle. 
    Pendant la guerre de Cent Ans, alors que la baronnie de Fougères était aux mains des ducs d’Alençon, Marie de Bretagne, duchesse d’Alençon, choisit en 1426 Alain de la Vieuxville, gouverneur de Fougères, comme curateur du jeune duc d'Alençon Jean II, fait prisonnier à Verneuil en 1424. Il dut veiller au rachat de la liberté de Jean II : la baronnie de Fougères en devint l'enjeu. En décembre 1428, le duc Jean II la vendit  à son oncle, le duc de Bretagne.
 
 
                                             L'épisode Huguenot
 
      Alors que le protestantisme était peu implanté dans le pays de Fougères, la Vieuville fit exception : en 1603, César de la Vieuville, qui avait épousé Judith de La Muce, fille de Bonaventure Chauvin de La Muce, protestant nantais proche de Henri IV, gouverneur de Vitré, agrandit le château et y institua un lieu de culte, le Prêche : il  était situé  dans l'aile  en  retour d'équerre qui  prolongeait le manoir au nord-ouest et rejoignait les dépendances de la ferme.
 Une petite communauté protestante s’établit à la Vieu(x)ville, elle était desservie par un pasteur de Vitré où était concentrée une église protestante importante; il  officiait également dans quelques communautés sporadiques  du pays de Fougères (Villavran en Louvigné-du-Désert,le Rocher-Portail en Saint-Brice-en-Coglès). Leur fils,Jean de la Vieuville,épousa Elisabeth de Montgommery, de même confession, héritière des Montbourcher et des seigneurs de Ducey.
  En 1685, La Vieuville obtint son pasteur qui fut expulsé lors de la Révocation de l'Edit de Nantes, la même année. (voir 1 J-Y Carluer)
   Au cours du mois de janvier 1686, après la Révocation de l’Edit de Nantes, dix-neuf protestants abjurèrent leur foi et revinrent au catholicisme dans l’église du Châtellier : parmi eux, Elisabeth de Montgommery, veuve de Jean de La Vieuville,  et sa famille.  En 1732,leur fille, Elisabeth de La Vieuville épousa Charles Michel de Cambernon, gouverneur de Coutances : la Vieuville était restée propriété familiale  jusqu' au milieu du XVIIIe siècle. 
 
Autre  période  tourmentée et sanglante: la Contre-Révolution. Aux abords de La Vieuville, les Chouans conduits par du Bois-Guy se heurtèrent aux Républicains à deux reprises,en1795 et 1800,  la croix des Tombettes  dressée près de l'avenue principale commémore ces deux combats. Le château de la Vieuville servit de cadre  à plusieurs scènes du film " Les Chouans " avec Jean Marais.
En 1755, la Vieuxville est vendue aux Patard de la Mélinière et transmise de génération en génération aux  Le Mercier des Alleux, de Guéheneuc de Boishue, de Villoutreys de Brignac,Chauveau de Villoutreys. 
 
          Un manoir classique 
 
 Le logis-porte.
   Le manoir de la Vieuxville est une  belle demeure du XVIIe. Il présente un grand pavillon en granit appareillé  élevé sur deux étages sous lesquels s'ouvre une large porte cintrée, sommée d'une archivolte ; il est  orné d’une corniche modillonnée et couvert d’un toit à croupes : ce pavillon est accosté d’une tourelle assez élégante, plus ancienne (XVIe), dont la couverture  à l'impériale est coiffée d’un campanile.
Le toit du logis aligne des lucarnes  ouvragées ; ce logis daté de 1665 était prolongé d’un second pavillon à couloir démoli au XIXe ; les deux autres lucarnes à fronton triangulaire qui équilibraient la façade ont été déposées et placées sur le toit des communs du nouveau château à l'époque de la reconstruction. Les rampes du perron d'accueil  sont  garnies de balustres incurvés. Devant le manoir, s'étendait autrefois un parc  à la française.
On accède au manoir par une grande allée plantée, fermée par une belle grille en fer forgé du XVIIIe siècle, venue de l'ancien hôtel Le Harivel , rue Pinterie,à Fougères.Les alentours portent l'ombrage imposant de hêtres et de chênes plusieurs fois séculaires.
 
 
 
 
 
 
LE CHATEAU NEUF DE LA VIEUXVILLE
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
     Vers 1860, Saturnin DES ALLEUX fait construire un nouveau château sur les plans d’un architecte rennais en vogue, Jacques MELLET avec la collaboration de l'architecte  Jourdin avec qui il avait collaboré à l'édification de l'église du Châtellier au cours des années 50. Jourdin  venait également d'élever, sur la même commune, le nouveau château de La Folletière. 
 
Médaillon de façade: Saturnin des Alleux.

  Mme des Alleux
née Sophie Patard de La Mélinière.
Blason familial  et couronne comtale.
 
   
 
   Le plan choisi est simple : deux ailes symétriques s’ordonnent de part et d’autre d’un avant-corps central de forme hexagonale qui arbore le blason tenu par deux lions et les médaillons des fondateurs, Saturnin des Alleux et son épouse Sophie Patard de la Mélinière. Ces ailes élevées sur deux étages séparés par un bandeau se terminent par deux tourelles d’angle au sud et deux pavillons au nord. Les travaux s'achèvent en 1869.
 

 
   Le Moyen Age fascine les Romantiques : le goût de Viollet-Le-Duc (1814-1879) a fait école et le style néo-gothique fleurit : tourelles d’angle, toits en poivrière, faux mâchicoulis, hautes fenêtres font partie du nouveau répertoire architectural. Plusieurs châteaux des pays de Vitré et Fougères réalisés par  Jacques MELLET présentent des variantes de ce goût  néo-gothique;la Vieuville n'échappe pas à ce qu'on appelle  la "production stéréotypée" dans les nombreuses réalisations de Jacques Mellet.Toutefois,  la décoration y obéit à un parti-pris de sobriété: les motifs  ornementaux se limitent aux portraits en médaillon des commanditaires, aux fleurons des lucarnes, aux balcons  des baies  de la façade ajourés de chevrons ou de mouchettes gothiques.
 
 
 
 
    A une époque où la notion de confort reste très relative, ces châteaux "modernes" offrent surtout l’espace, la luminosité, les commodités que n’avaient pas les constructions des siècles précédents. A la Vieuville comme ailleurs, les pièces sont particulièrement lumineuses, les tapisseries tendues sur les parois apportent  lustre et intimité, les tourelles sont  aménagées en salles d'eau ou en bibliothèque. On  y jouissait déjà de l’eau courante au XIXe grâce à l’ingénieux bélier hydraulique.
 
 
 
       L’édifice est implanté au cœur d’un beau parc à l’anglaise, au bord d’un plan d’eau, dans un vallon pittoresque et frais où alternent buissons et bosquets.
 
 
 
 
 

 
 Les pavillons nord,(cl.2014).
 
 
 
                UNE NOUVELLE ERE, UNE SECONDE CHANCE?
 
  En septembre 2014, par  choix des maîtres du lieu, le nouveau château change de propriétaires; ses destinées sont confiées à un Canadien épris de la demeure et de son parc et désireux d'en garder le caractère.
 Deux jours d'affluence, trois jours d'enchères suffisent à peine pour disperser le patrimoine mobilier accumulé par près de dix générations. Collectionneurs, antiquaires, amateurs d'objets précieux suivent l'envolée des enchères : dopés par une campagne médiatique habile et par la magie du site, les prix atteignent souvent des sommets. Voisins de la commune, amis et fermiers du domaine assistent, incrédules ou un peu mélancoliques, autant par estime que par curiosité, au déshabillage du château et de sa  mémoire. Le spectacle est inédit,  presque digne de Flaubert. Les murs d'une intimité respectée s'effondrent, un ordre qui semblait immuable et rassurant s'éloigne : signe des temps...
 

Pierre de Brilhac, premier  président du parlement de Bretagne,
Ecole  française,début  XVIIIe. acquis par le musée de Bretagne.
Voir O -F , 4-5 octobre 2014,article "Devoir de mémoire..."
    Les portraits des illustres prédécesseurs, souvent alliés aux familles parlementaires de Haute-Bretagne, passent en d'autres mains.  Les notables   locaux, dont certains ont connu les Guerres de Religion et le règne d'Henri IV, défilent pour une dernière parade. Plusieurs s'en vont au Musée de Bretagne : juste retour pour le président de Brilhac grâce à qui  le Parlement de Bretagne fut épargné par l'incendie de 1720. La série des Thomire, peintre reconnu, échappe en partie à la dispersion et  les portraits des Geffrard de la Motte (d'Iné), originaires du pays de Fougères, solidement implantés au pays de Vitré, propriétaires du manoir du Bois-Cornillé sur la commune du Val d 'Izé au XVIIIe et  parfois marqueurs d'Histoire, entrent dans la connaissance publique. D'autres trouvent acquéreurs parmi de lointains affiliés ou des amateurs éclairés. Salons, orfèvrerie religieuse, joaillerie, signatures, symboles de classe tombent aux mains des plus offrants. La mémoire s'éparpille, les noms et les écussons familiers des Alleux, de Boishue, de Saint-Seine brillent encore pour quelque temps d'une présence un peu plus immatérielle et surannée sur les vitraux et le mobilier de l'église paroissiale. L'esprit du site se retire au vieux manoir chargé d'Histoire.

 
 Comme ses voisins, le "château neuf" de La Vieuville change de personnalité:  une seconde chance ...
                                                                  Jean-Paul Gallais

    
 
 

                                                        
            Bibliographie, sources :
                       Renseignements: M. Mme Chauveau de Villoutreys.
                Pautrel E. : Notions d’Histoire et d’Archéologie pour le pays de Fougères – 1976, p 76.
                 1-Carluer J-Y. Protestants et bretons, Editions La Cause, 2003;site internet correspondant.
                O de Charry-Tramond, les Mellet, un cabinet d'architectes, mémoire, Université de Haute-Bretagne, 1984.
                Inventaire du Patrimoine régional, Bretagne.
                Sur la vente aux enchères au château, voir presse locale: O-F , 12-09-14 , 25-09 14 ; la Chronique,18-09-14.
                Clichés: auteur.