vendredi 26 avril 2019

RESISTANTS FOUGERAIS : GASTON MENTEC

      Gaston Mentec, de la prison de Fougères
                au camp de Mauthausen


 
 De gauche à droite: Félix Bodenan et Gaston Mentec

 

        Homme de l’ombre, Gaston Mentec est arrêté avec Félix Bodenan dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1942, boulevard Edmond Roussin, à Fougères. Ils militent au parti communiste, depuis leur adhésion en janvier 1939. Le parti est dissous et interdit par le gouvernement français en septembre. Aussi les militants vivent-ils dans la clandestinité.

      Cette nuit fatale,  ils distribuent des tracts communistes et sont arrêtés par des agents de police français. Gaston Mentec a déjà fait l’objet d’un rapport du commissaire de police pour distribution de tracts dans la nuit du 6 au 7 juillet 1941, puis dans celle du 11 au 12 juillet. Le quartier concerné est celui de Bonabry, précisément le quartier du « Tonkin » (périmètre de la rue des Feuteries et de la rue Kléber) où vivent la plupart des suspects d’activités militantes.

      Le réseau « Front National » auquel ils appartiennent, est l’objet d’une surveillance étroite, dans l’attente de le décapiter, mais les réseaux de résistance s’organisent de plus en plus, surtout dans le courant de l’année 1943.

             Homme de l’ombre, Gaston Mentec est quelqu’un de très discret. Il s’étonnera qu’on puisse écrire ses mémoires, à l’issue de la guerre. Lui préférera rencontrer les jeunes des écoles pour donner son témoignage.

 

      Une enfance dans le quartier de Bonabry




Gaston Mentec à l'âge de 18 ans.
 
 
     Gaston  Mentec est né  à Fougères le 28 janvier 1921. Le quartier de Bonabry est rempli d’usines et la population est ouvrière. Sa famille est marquée par la grève de la chaussure de 1932, puis par la victoire du Front populaire de 1936. Lui-même travaille à l’usine Houdusse-Herbel. Le parti communiste représente pour sa famille un espoir de lendemains meilleurs et  une occasion de militer. Janvier 1939, lui-même adhère au parti communiste, ainsi que Félix Bodenan. L’armistice de 1940 est, pour lui, un refus de l’occupation allemande et un chemin vers la Résistance. L’arrestation signifie, pour Gaston Mentec, le début d’un calvaire qui le conduira de prison en prison, après l’interrogatoire toute la nuit par la police.


 

      Dans les prisons françaises

 

      D’abord, une détention de 11 jours à la prison Saint- Roch de Fougères, rue de Vitré ; puis à la prison Saint- Hélier de Rennes où il est condamné par une cour spéciale à huit ans de travaux forcés ; à celle de Laval avec les condamnés de droit commun ;  à celle du Mans pour une nuit et celle de Caen où 1/3 des condamnés furent fusillés (33 sur 93 détenus politiques).

      Ensuite Gaston Mentec est dirigé sur la centrale de Fontevrault, le 14 juillet 1942. A l’intérieur de la prison, vexations, brimades mais aussi actes de résistance sont le quotidien d’une longue détention de 14 mois. Septembre 1943, Gaston Mentec est conduit à la prison de Blois comme un forçat : les détenus sont enchainés deux par deux aux mains et aux pieds.

    Il est toujours soumis aux ordres des Français. Le 18 février 1944, les choses basculent. Bruits de bottes, ordres hurlés et une grande silhouette à chapeau noir qui ordonne  « Pas un mot, pas un geste. A partir de maintenant, vous êtes sous l’autorité des Allemands ». La Gestapo et les Allemands prennent le relais d’une prise en charge musclée. Le visage bestial des nazis va se découvrir dans toute sa terreur. Les détenus sont embarqués dans des wagons à bestiaux, à la prison de Blois et dirigés au camp de Royal-Beaulieu, près de Compiègne.

 

    22 mars 1944 : Gaston Mentec découvre  le train de la mort

 

     Direction : le camp de Mauthausen (en Autriche). Les détenus se retrouvent à 120  par wagon. Le déplacement dure 3 jours et 3 nuits, sans eau. Le train s’arrêta avant Metz. L’ordre est donné à tous  de sortir et de se mettre nus ; les vêtements sont  récupérés et entassés dans un  wagon. Les détenus sont obligés de déménager et de rejoindre un wagon déjà complet. Ainsi 240 hommes nus se trouvent confinés dans un wagon conçus pour 40. Gaston Mentec livre un témoignage que sa famille a conservé : « J’y étais, un homme avait gardé sa chemise. Le garde allemand a tiré à bout portant. L’homme qui suivait a voulu lui porter secours. Il a été abattu. Je suivais juste derrière. Il a fallu prendre les deux corps avec nous ». « Dans le wagon, nous étions mains en l’air, debout, car il n’y avait pas de place pour les coudes. Je me suis trouvé au bout du wagon contre la paroi. Je me suis laissé tomber à genoux en face d’une fente dans le bois pour uriner. On était obligé de lécher les parois pour boire la buée. Pour les besoins naturels, c’était comme on pouvait ».






 Une des entrées du camp de Manthausen

  

L’escalier de Mauthausen

 
     L’arrivée au camp s’effectue dans la nuit, accompagnée de coups de crosse et de gourdin, sous la menace des chiens des SS. Un autre monde, cauchemardesque se déploie :entassement dans les blocs « en sardines », tête d’un détenu  contre les pieds de l’autre, à 500 par baraque ; présence d’un four crématoire, en activité jour et nuit. Gaston Mentec est affecté à la carrière aux 186 marches du camp qu’il faut monter chaque jour avec de grosses pierres.

Aucune faiblesse n’est tolérée, un détenu est précipité d’en haut à la moindre occasion. Son cadavre doit être rapporté au camp, pour l’appel. A la carrière, ceux qui flanchent sont tout de suite abattus. Gaston Mentec doit y rester du 22 mars au 5 mai 1944, malgré sa jambe raide suite à une coxalgie.



 L'escalier du camp de Manthausen qui conduisait à la carrière. Un des déportés
 pouvait être précipité par les SS du haut de la carrière.



Le kommando de Gusen

 
   A cette date de mai 1944, il est alors envoyé au Kommando de Gusen, une annexe de Mauthausen, où on dénombrera plus de 30000 morts.

   Il est  embauché comme cordonnier, les Allemands ayant compris qu’il  avait des talents de chaussonnier. Il répare les sabots des autres détenus, son activité de jeunesse à Fougères lui étant bien utile. C’est à ce moment que les deux amis, Félix Bodenan et Gaston Mentec sont séparés. Bodenan est dirigé sur le camp de Loibl-Pass, à la frontière de l’Autriche et la Yougoslavie, pour y creuser un tunnel.


  

La libération du camp

 

    Gaston Mentec est libéré le 5 mai 1945, par les Américains. Il est dirigé sur Linz afin de pouvoir être rapatrié par avion. Le 19 mai, il monte à bord d’un bombardier à destination de Bruyères-sur-Oise (département du Val-d’Oise). Il séjourne ensuite à l’hôtel Lutetia, à Paris. Il parvient, malade, à Fougères, le 21 mai 1945. Il ne pèse que 35 kilos.

 
Ses deux filles, Marie-Pierre et Marie-Claude, gardent un grand respect affectueux pour  leur père. Jamais il n’a aimé les honneurs. Il reçoit pourtant la Légion d’honneur de la part de Félix Bodenan, son camarade d’infortune. Après une vie professionnelle aux Contributions Indirectes, il rencontre les élèves des classes du pays de Fougères afin de témoigner de l’horreur des camps.



 " Plus jamais ça"

  

    Gaston Mentec est décédé le 16 décembre 1992. Une rue de Fougères porte désormais son nom. Sa famille a été très éprouvée, qu’il suffise d’évoquer les noms de Pierre Lemarié, père et fils. Pierre Lemarié, carrier, a été déporté à Buchenwald ; Pierre  Lemarié fils, le frère de Madame Mentec, est mort en déportation à Dachau. Par ailleurs, Marcel L’Armor, le mari de la sœur de Gaston Mentec, a été fusillé pendant la guerre. Ces hommes ont payé très cher le refus de la barbarie nazie  et la parole de Gaston Mentec dans les écoles suscitait un grand respect face à de tels engagements.


                                                                         Daniel Heudré 

 
       Sources :

 
*Témoignages de Madame Lainé (née Marie-Pierre Mentec) et de Madame Legros (née Marie-Claude Mentec)

 *Archives municipales de Fougères.

 

 

 

 

           

 

 

 

 

           

 

samedi 25 juillet 2015

II- Les Bretons à ORANGE, Bataille de Saint-Aubin-du-Cormier.

L’Armée bretonne à Orange


Bataille de Saint-Aubin-du-Cormier







Laissons la parole à l’abbé Vigoland[24] pour relater l’occupation d’Orange par les troupes bretonnes avant la célèbre et terrible bataille de Saint-Aubin-du-Cormier[25] du 28 juillet 1488 qui sonna le glas de l’indépendance bretonne :


« Le samedi 26 juillet 1488, des troupes considérables environnèrent Vieux-Vy et couvrirent peu à peu toutes les hauteurs qui dominent le Couesnon. Une animation extrême régnait en même temps autour du manoir féodal qu’habitait Jehan de Châteaubriant, l’héritier des derniers d’Orange. Jehan commandait l’arrière-garde de l’armée bretonne et il recevait ce jour-là dans son château le duc d’Orléans[26], le sire d’Albret et les principaux chefs de l’armée. Les soldats campaient dans l’ancienne station romaine et les retranchements de Bourgueil, sur les collines voisines et dans la plaine qui s’étend sur les rives de l’Aleron. « Il y avait là 7.000 Bretons, 800 Allemands, 900 Anglais, 1.000 Espagnols et 2.500 Gascons qui allaient combattre contre la France pour l’indépendance de la Bretagne.



 Colline d'Orange, 2015.

« Quelques jours auparavant, cette armée s’était concentrée à Rennes et avait décidé de marcher sur Fougères investie par les Français, mais comme la route était barrée à Saint-Aubin-du-Cormier, elle avait été obligée de remonter vers le Nord. Le 24 juillet avait lieu à Andouillé une revue générale, suivie d’un conseil de guerre où l’on avait résolu de courir les chances d’une bataille rangée. A ce moment, on croyait encore Fougères investie, mais elle était prise depuis deux jours et La Trémoille avait caché son succès pour tendre un piège aux Bretons. Ceux-ci décidèrent donc d’aller au-devant des Français, et pour avoir une route sûre et commode, ils prirent le chemin de Vieux-Vy dans la matinée du 26 juillet.

« L’armée suivit, à l’Ouest de Sens, l’ancienne voie romaine de Jublains à Corseul et arriva à Sautoger où le duc d’Orléans, commandant de l’avant-garde, avait déjà établi son quartier général. Elle eut soin d’élever de distance en distance des retranchements. L’après-midi, les troupes se remirent en marche, longèrent la Fontaine d’Abyme et la Ménardaye et s’arrêtèrent devant Orange où la plupart des Bretons devaient camper en attendant la bataille.


« Toute la soirée du 26 et la journée du lendemain qui était un dimanche furent consacrées à des préparatifs militaires. C’est alors qu’on apprit la capitulation de Fougères. « En même temps, dit un vieil homme, on sceut que l’ennemy marchait mesme route vers Saint-Aubin et l’on commença à s’assurer qu’il se donnerait bataille ». C’est pourquoi, ajoute-t-il, les soldats bretons se confessèrent et se mirent en état de communier.


« On continuait néanmoins de réparer les anciennes fortifications romaines, et dans la soirée du dimanche on éleva autour du camp de nombreux retranchements. Ceux-ci furent surtout construits dans la partie Sud qui était moins bien défendue par la nature. Les vieux murs furent également consolidés, on ferma les brèches par lesquelles l’armée ennemie aurait pu se frayer un passage et on éleva à la hâte, entre les rochers qui dominent le Couesnon, des murs épais qu’on peut voir encore de nos jours, au milieu des taillis.


« On considérait l’action comme imminente et on s’attendait à chaque instant à voir apparaître l’armée française, mais la journée se passa sans incident. La Trémoille ne se souciait guère d’attaquer les Bretons dans une position à peu près inexpugnable. Pourtant, dans la soirée du dimanche, le camp d’Orange fut tout-à-coup en émoi. Ce n’était pas l’approche des Français qui causait cette alarme, mais le parti opposé au duc d’Orléans qui avait répandu le bruit que le duc était un traître et que l’armée bretonne était vendue à l’ennemi. La panique commençait à se répandre et l’on était sur le point d’en venir aux mains. Pour éviter un désastre, le duc d’Orléans et le prince d’Orange déclarèrent qu’ils renonçaient à commander en personne et qu’ils combattraient à pied comme de simples fantassins dans les rangs des Allemands. Tout s’apaisa dès lors, les chefs réglèrent l’ordre de la bataille et les troupes ne songèrent plus qu’au lendemain qui s’annonçait pour la Bretagne comme le jour de la grande victoire si impatiemment attendue.


« La Trémoille ne voulait pas attaquer les Bretons dans les cantonnements formidables de Vieux-Vy où il aurait certainement subi un échec. Aussi pour les attirer en dehors d’Orange, il envoya le lendemain matin quelques escadrons qui apparurent sur les coteaux de Pavée. L’armée bretonne tomba dans le piège, quitta les retranchements et s’avança vers les cavaliers français qui commencèrent aussitôt à battre en retraite. C’était ce qu’avait prévu La Trémoille qui, de son côté, marchait vers Saint-Aubin.


« Pendant ce temps, les divers corps de l’armée bretonne se déployaient sur les hauteurs. Là, ils se formèrent en trois divisions : l’avant-garde composée de 2.000 combattants et commandée par le maréchal de Rieux, le corps de bataille fort de 5.000 hommes sous les ordres du sire d’Albret et l’arrière-garde sous le commandement du sire d’Orange, Jehan de Châteaubriant. L’armée ainsi formée en ordre de bataille s’avança à travers les landes vers Saint-Aubin-du-Cormier.


« De son côté, La Trémoille, prévenu par ses éclaireurs, marchait lui-même vers Saint-Aubin qu’il traversait à midi et arrivait vers 2 heures au lieu dit de la Rencontre, près du ruisseau de Roquelin. C’est là qu’il trouva les Bretons déjà rangés en bataille. Mais au lieu de profiter de cet avantage, ceux-ci perdirent un temps précieux à discuter et La Trémoille put mettre à son tour ses troupes en lignes sans être inquiété. Le combat commença aussitôt. Abrités par une tranchée creusée à la hâte, l’artillerie française ouvrit le feu par une décharge générale, les Bretons y répondirent et les deux armées marchèrent l’une contre l’autre. Au premier choc, l’infanterie bretonne chargea l’ennemi avec une telle fureur qu’elle fit reculer les Français. Malheureusement, par suite d’une fausse manœuvre, la cavalerie ne sut pas se défendre et les troupes de La Trémoille la prirent à la fois de dos et de face. La panique se mit dans les rangs des Bretons qui lâchèrent pied : deux heures suffirent pour assurer la victoire.


« Dès lors, la déroute fut générale : ce ne fut plus un combat mais une boucherie, dit un vieil historien. Trois mille hommes restèrent sur le champ de bataille. Les autres s’enfuirent. Les gens de pied et la cavalerie se jetèrent dans la forêt où il voulurent en vain résister. La plupart des fuyards traversant Mézières revinrent vers Orange où ils comptaient trouver un refuge, mais ils furent poursuivis par l’armée victorieuse jusque sur les bords du Couesnon devant ce château féodal qu’ils avaient quitté le matin même avec l’espérance de la victoire.


« Alors, il fallut se rendre. Le duc d’Orléans lui-même, le futur roi de France, fut pris à son tour, dit-on, devant le moulin d’Orange dans le petit bois taillis situé près des immenses rochers qui dominent le Couesnon et portent encore le nom de Rochers du Roi. C’est là que se termina cette désastreuse journée. Et ce soir-là, sur ces blocs gigantesques, le seigneur d’Orange aurait pu, lui aussi, graver le mot du vieux chroniqueur : Finis Britanniæ. C’est ici le tombeau de la Bretagne.»

                   Marcel Hodebert ,Bulletin du Club javenéen d'Histoire locale, tome XXI 2008, p. 165 sq.




Mémorial des Bretons, Lande de la Rencontre,Saint-Aubin-du-Cormier, 1988 .





      Notes


[24] « Monographie de la paroisse de Vieux-Vy-sur-Couesnon », par l’abbé M.F. Vigoland in les Annales de la Société Historique et Archéologique de l’Arrondissement de Saint-Malo (Année 1909), p.27 et suivantes.

[25] On peut également se reporter à l’article sur le sujet de notre collègue, M. Bertrand Guyon, dans le Bulletin et Mémoires du Club Javenéen d’Histoire Locale – Tome I, année 1988, pages 16 et suivantes ainsi qu’à l’article rapporté dans l’ouvrage sur Vieux-Vy : « Vieux-Vy-sur-Couesnon, d’hier à aujourd’hui » - par l’Association socio-culturelle de Vieux-Vy-sur-Couesnon – 1990, page 22.

[26] Le futur Louis XII.





samedi 30 mai 2015

Le site d'ORANGE à VIEUX-VY-sur-Couesnon I : camp romain, château...


             ORANGE





Orange tient une place particulière dans l’histoire de Vieux-Vy-sur-Couesnon. Ce fut d’abord un site antique occupé par les Romains, puis le siège de la principale seigneurie de la paroisse près de laquelle s’inscrit aussi l’histoire bretonne notamment au moment de la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier.


C’est un lieu fort pittoresque qu’a joliment décrit M. Paul Dorange dans son manuscrit sur Vieux-Vy[1] : « Descendant la route qui traverse le bourg de Vieux-Vy-sur-Couesnon et se dirige vers Saint-Hilaire-des-Landes, le promeneur trouve sur sa droite une sorte de chemin creux raviné et rocheux dont l’entrée bordée de hautes rampes broussailleuses, de vieux arbres noués et tordus qui l’assombrissent, paraît peu engageante. Pourtant, s’il a la curiosité de s’y aventurer, une agréable surprise l’attend. Dès le premier détour, il voit le chemin s’éclairer, l’horizon s’élargir et il s’arrête devant la beauté du paysage. Le chemin dévale en pente raide vers la vallée du Couesnon, puis remonte vers un plateau dont les bords escarpés sont revêtus de bois, de landes et de rochers. Ce plateau domine la vallée du Couesnon et celle de l’Aleron qui l’encerclent de trois côtés et confondent leurs eaux à ses pieds. Deux hautes collines, la Lande Pavée et la Lande de Tanut[2], lui font face à l’Est et au Midi, étendant jusqu’aux rives du Couesnon leurs tapis d’ajoncs et de bruyères. Au Nord, de l’autre côté de l’Aleron, la tour carrée de l’antique église de Vieux-Vy, perdue dans les arbres, laisse apercevoir son toit arrondi que domine le coq gaulois et là-bas, tout à l’horizon, sur le ciel irradié par le soleil couchant, se détachent le soir les clochers de Sens-de-Bretagne, de Saint-Rémy-du-Plain et de Bazouges-la-Pérouse. La douce lumière du ciel breton éclaire ce paysage de rêve dont rien ne peut rendre l’intense poésie ».



                                       Vieux-Vy vu d'Orange, mars 2015



Quant à l’abbé Vigoland,historien de Vieux-Vy, il décrit le site d’Orange avec enthousiasme : « Là-haut vers le sud-est, c’est Orange, perché comme un nid d’aigle, au-dessus de la rivière, dans une situation admirable… A cet endroit, le coup d’œil est féérique. En face, on aperçoit le vaste coteau de Pavée, puis les splendides rochers du Roi qui dressent au-dessus du Couesnon leurs têtes gigantesques, et les falaises à pic qui surplombent tout ce côté de la rivière jusqu’à l’entrée du bourg. A droite, voici l’immense amphithéâtre de Tanut, couvert de sapins et de hêtres, et, là-bas, la longue vallée du Couesnon qui se prolonge vers le Moulin aux moines dans le plus merveilleux décor que l’imagination puisse rêver. Et tout ce paysage est entrecoupé de bois, de prairies, de vallons, de collines dont les teintes variées et les fines découpures sont un perpétuel ravissement. A gauche, le Couesnon s’encaisse profondément, passe au-dessus du bourg et de nouveau la vallée s’élargit, avec ses vastes prairies au milieu desquelles se déroule le ruban argenté de la rivière…. Il est difficile de trouver un coin de terre plus ravissant, une campagne plus pittoresque. Quand on l’admire, surtout un soir d’été, au moment où les dernières lueurs du soleil achèvent de mourir, on reste volontiers, dans une douce rêverie, en écoutant le tic-tac des moulins échelonnés sur la rive ou le bruit monotone du Couesnon qui écume. Il en est de ce paysage comme de la mer, il semble toujours nouveau et on ne s’en lasse jamais... ».






   Le camp romain




  Sans aller plus avant dans la description pittoresque et enchanteresse du site, Orange à une très longue histoire et le passage des hommes en ce lieu y a laissé des traces. L’antiquité du lieu se retrouve dans son propre nom ; Orange est l’un des rares noms d’origine celtique en Haute-Bretagne : Araurio qui veut dire « terrain en pente vers l’eau », nom qui s’applique parfaitement à sa situation. Le Couesnon qui serpente à ses pieds tire lui aussi son nom des trois mots celtes Gouës-en-ou qui signifie « ruisseau de l’eau, cours de l’eau ».


Naturellement défendu par la nature, le lieu attira tout aussi naturellement les hommes à s’y établir. Attirés par ce site, de nombreux archéologues y ont trouvé les traces de leurs retranchements et de leurs fortifications au temps des Gaulois, à l’époque romaine, au Moyen Âge, les historiens s’y sont intéressés également.

  Dans ses Commentaires, Jules César nous apprend que lorsqu’il envahit la Gaule il se heurta à la résistance des tribus gauloises retranchées en des lieux fortifiés qu’il appelle « oppidum ». Ces fortifications profitaient généralement de défenses naturelles formées de sommets abrupts entourés de vallées profondes et marécageuses, au milieu des bois. La partie accessible était renforcée par des retranchements de terre et des palissades. Ces camps voyaient arriver population et troupeaux à la moindre alerte. L’oppidum d’Orange répond à toutes ces caractéristiques et notre imagination peut vagabonder à souhait pour tenter de se figurer ce que pouvait être le site avant l’époque gallo-romaine.


  Avec l’invasion romaine, ces camps furent réutilisés et réaménagés par les nouveaux conquérants. Ce fut le cas à Orange où un véritable camp romain fut établi. Plusieurs historiens se sont penchés sur ce camp, comme de La Borderie, l’abbé Brune, Marteville et d’autres encore. Mais celui qui a étudié le site avec le plus d’intérêt, est , sans nul doute, l’abbé Millon qui fit part de ses travaux à la Société Archéologique d’Ille et Vilaine le 10 janvier 1899. Il en fait la description suivante[3] :

« Le camp romain d’Orange, dans la commune de Vieux-Vy-sur-Couesnon, a la forme d’un vaste rectangle. Il s’élève à une hauteur de 60 mètres environ au-dessus de deux rivières qui le bordent : l’une, l’Aleron, au Nord ; l’autre, le Couesnon, à l’Est et au Sud ». Après l’avoir minutieusement mesuré, l’abbé Millon contredit Marteville[4] et affirme que « le camp mesure 500 mètres dans sa plus grande longueur et 300 dans sa plus grande largeur ». A son avis, le camp « était situé à proximité et peut-être au bord même de la voie romaine du Mans à Corseul qui passait à la Lande-Pavée et franchissait le Couesnon à gué et se dirigeait vers « Fanum Martis » en touchant au camp d’Orange ».

   Après s’être extasié sur le site (la promenade est charmante quand on la fait comme moi à l’automne et l’on ne peut se lasser d’admirer ces hautes collines qui se dressent sur les deux rives du Couesnon, des splendides rochers… j’ai subi profondément le charme de cette ravissante contrée…), l’abbé Millon décrit ce qu’il a vu :


Mur d'Orange, voir site Topic-Topos. 





« Au Nord, c’est-à-dire par le côté qui regarde le bourg de Vieux-Vy, le camp s’élève, presque en ligne droite, à environ 60 mètres au-dessus du ruisseau de l’Aleron. Et si cette situation ne le défendait pas assez par elle-même, on a dressé un retranchement sur le bord, comme partout ailleurs du reste, retranchement formé de pierres si bien agrégées avec de la terre, qu’on peut se demander si ce n’est pas une muraille dégarnie de ses pierres de parement. Au Nord-Est, l’Aleron, en s’écartant ne pouvait plus servir de défense, on a élevé une fortification de quatre à cinq mètres de hauteur qui se dresse maintenant comme un immense tumulus au milieu d’un camp labouré. La face de l’Est domine la vallée du Couesnon. Là, le camp est absolument à pic ; d’immenses blocs de rochers dressent leurs têtes sur ses flancs abrupts et tout ce côté, comme celui du Nord, est terminé par le retranchement qui en couronne le faîte ».






  Puis continuant sa visite, l’abbé Millon poursuit : « Au Sud, nous sommes encore en face du Couesnon. En suivant toujours le retranchement nous arrivons à une vaste butte de 10 mètres de hauteur environ, entourée d’un fossé ». Et l’historien de s’interroger : « Quelle est l’origine de cette butte ? ». Il constate qu’elle est construite de la même manière que le retranchement, ce qui l’incite à penser que la butte peut être attribuée à l’époque romaine, sans pour autant le convaincre totalement. En effet, il constate aussi qu’au pied de cette butte, à flanc de coteau, se trouvent trois murs superposés, construits à la chaux qui n’ont absolument rien de romain , pas plus qu’un pilastre couronné d’une frise en granit sculpté, ancien montant de porte sans doute, retrouvé en cet endroit.


L’abbé Millon reconnaît volontiers qu’il serait plus sage d’attribuer ces murs au Moyen Âge. Peut-être sommes-nous tout simplement en présence d’une antique motte féodale puisqu’en ce lieu s’élevait autrefois un château – l’ancien château d’Orange – siège de la seigneurie du même nom dont un ancien aveu de 1499  précise qu’elle était composée aussi d’une chapelle, d’écuries, de cours, de courtils, vergers et jardins. Pour autant, l’abbé Millon pense que la butte est bien antérieure, ce que semble confirmer Paul Dorange qui, avec ses frères, entreprit des fouilles au sommet de la fameuse butte. Il rapporte : « En enlevant, sur une longueur de quelques mètres, à l’Est et au Nord de la butte, la terre végétale qui la recouvre, nous avons découvert que l’ossature de cette butte est faite de pierres sèches recouverte d’une épaisse couche de mortier ayant par endroit plus d’un mètre d’épaisseur et tellement dure qu’elle résiste aux plus vigoureux coups de pioche. Nous nous trouverions donc, suivant l’opinion de certains archéologues, en présence d’un gall-gall, sépulture d’un chef armoricain ». A l’époque, un radiesthésiste éminent, prétendit même que ce gall-gall contenait un squelette près duquel se trouvaient une lance et une petite quantité d’or et qu’un autre squelette se trouvait également au pied de la butte.


Poursuivant leurs fouilles, les frères Dorange trouvèrent aussi un escalier de pierre, d’une douzaine de marches, enfoui dans le sol et une sorte de couloir entre deux murs aboutissant au pied de la butte. Mélangés aux décombres, ils retrouvèrent des fragments de poterie, de vitrail et divers petits objets. Quelques années plus tard, pendant leurs vacances, entre 1899 et 1906, les frères Dorange fouillèrent les fondements de l’ancienne chapelle d’Orange récemment retrouvés : « Sur le dallage composé de petites tuiles carrées qui était assez bien conservé, nous avons trouvé un certain nombre de pièces de monnaie aux effigies les plus diverses, notamment celles de Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Frédéric II prince d’Orange et un très ancien jeton de Philippe le Bel. Poursuivant nos recherches, nous sommes tombés, à l’extérieur du mur Ouest de la chapelle sur un lieu de sépulture gaulois. Il s’y trouvait des squelettes encore entiers. L’un des crânes mis à jour avait ceci de particulier que la place des narines était bouchée avec de la cire rouge. Ce qui permet de fixer avec certitude l’époque de ces sépultures, des pièces de monnaie étaient éparses au milieu des ossements, dont plusieurs en argent, grossièrement découpées et frappées, pièces de monnaie des Curiosolites ou des Rhedones, représentant d’un côté un profil humain et de l’autre un cheval fantastique sautant par-dessus une roue dentée ».


La présence de monnaie gauloise à Orange est une preuve supplémentaire de l’occupation du site dès cette époque. Mais revenons au camp romain et à l’étude de l’abbé Millon qui poursuit sa visite :


« Au Sud-Ouest, après un chemin moderne créé pour l’exploitation, la vallée se comble, le camp n’est plus à pic, le Couesnon est parti vers le Sud. Moins défendu par la nature, l’enceinte romaine devait l’être doublement par l’art. Au lieu d’un retranchement, il y en a deux séparés par un fossé. Le retranchement extérieur peut avoir 4 mètres de hauteur. Après l’avoir longé sur une cinquantaine de mètres, il s’écarte brusquement et se dirige en ligne droite vers l’Ouest. A 200 mètres environ, il fait un angle droit et augmente ses proportions, ayant non plus 4 mètres mais 5 ou 6 de haut, bordé d’un fossé profond, il barre tout l’Ouest, seule partie accessible et abordable du camp…Au retranchement intérieur nous retrouvons exactement le même système de défense… cette seconde barrière a des proportions qu’il est rare de trouver dans les ouvrages de ce genre. Figurez-vous un retranchement de 150 mètres de longueur, sur 10 de hauteur, sur 20 de largeur, bordé par un fossé de 3 ou 4 mètres de profondeur. C’est une véritable muraille ; imposante et formidable, elle domine non seulement le camp tout entier, mais encore tout le pays ; on la voit de partout et porte encore de nos jours le nom significatif de « fort des Romains ».


« Au pied de ce retranchement, nous avons trouvé une prodigieuse quantité de pierres, morceaux de granit qui ont été soumis à un feu si intense[5] que le quartz, en fondant, a agglutiné et emprisonné d’autres pierres plus petites…. Au moins aurons-nous la certitude que le camp de Vieux-Vy a été détruit par le feu lors des invasions saxonnes du Vème siècle ».


« Par un hasard heureux, poursuit-il, nous avons trouvé le conduit qui amenait l’eau dans le camp. Ce conduit était fait de tuyaux emboîtés et cimentés l’un dans l’autre. Cette conduite d’eau partait vraisemblablement d’une source abondante qui se trouve sur les flancs de la Lande d’Ouée, colline qui est juste en face de celle d’Orange. Elle descendait dans la vallée, passait au-dessous ou au milieu du Couesnon et entrait dans le camp par la pointe Sud-Est ». Et l’abbé Millon de conclure : « A chaque pas, on rencontre des briques à rebord, et des briques courbes, des morceaux de poterie commune, des meules de granit, etc. Le camp romain d’Orange est un des mieux conservés qui soient en Ille-et-Vilaine. Il était aussi un des plus importants et un des mieux protégés. Nous le savions déjà mais nous aurons eu une fois de plus en l’étudiant la preuve que les Romains étaient des maîtres dans l’art stratégique. Leurs stations ou leurs camps étaient merveilleusement défendus ; l’emplacement en était choisi à dessein et leurs enceintes, tant par leur position naturelle que par les retranchements qui les entouraient, étaient presque inabordables et imprenables ».


Quant à l’abbé Vigoland, il constate que « les Bretons achevèrent l’œuvre des Romains et qu’on ne peut guère douter aujourd’hui de l’existence d’une station romaine à Vieux-Vy. Le camp de Bourgueil et surtout le camp d’Orange rappellent l’établissement des Romains dans le pays, comme la Lande-Pavée rappelle le passage de leurs troupes victorieuses[6] ».


La seigneurie d’Orange





Orange, dès le Moyen Âge, est le siège d’une importante seigneurie constituée vraisemblablement au cours du XIème siècle et relevant de la baronnie de Fougères. Le domaine proche était constitué de la maison seigneuriale avec ses dépendances, ses landes, bois, étangs, moulins et pêcheries… et les mouvances étaient constituées par des terres afféagées sur lesquelles le seigneur exerçait ses droits de seigneurie : justice, droits féodaux,  cueillette des redevances à lui dues…


Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la seigneurie d’Orange n’était pas très importante à Vieux-Vy même mais elle possédait un certain nombre de fiefs dans les paroisses de Saint-Marc-le-Blanc, Saint-Hilaire-des-Landes, Baillé, Le Tiercent, Sens-de-Bretagne, Saint-Ouen-des-Alleux, Coglès, Saint-Brice-en-Coglès, Saint-Germain-en-Coglès, La Selle-en-Coglès, Saint-Etienne-en-Coglès, Tremblay, La Fontenelle, Le Chatellier, le Ferré, Montours et Parigné. Avec Vieux-Vy, la seigneurie d’Orange étendait ses mouvances sur 18 paroisses.


A Vieux-Vy, elle comprenait les environs du manoir, le moulin à blé d’Orange et celui, à drap, de Béliart, quelques autres moulins à drap sur le Couesnon, la métairie du Mézet, les bois de Vieux-Vy, de Cherbonnière et de Roche-Chaude, les étangs du Vasset, de Charbonnière et d’Orange. S’y ajoutaient plusieurs bailliages dont les anciens aveux de la seigneurie décrivent les redevances et les singularités, tels le bailliage aux avoines qui rapportait 40 mines de cette céréale ou encore le bailliage des oies qui annuellement fournissait 48 oies à la seigneurie d’Orange.


Si le domaine n’était pas considérable, il en était tout autrement de la juridiction seigneuriale d’Orange qui possédait un droit de basse et de moyenne justice dans toute l’étendue de la seigneurie et un droit de haute justice dans le bourg de Vieux-Vy qui finit d’ailleurs par s’étendre sur l’ensemble de la seigneurie. Ces juridictions s’exerçaient au bourg de Vieux-Vy. Les aveux rendus en 1401 et 1599 précisent que la justice d’Orange s’exerçait sur « la presque universalité des paroissiens, en proche et en arrière-fief[7] ».  En sa qualité de haut justicier, le seigneur d’Orange exerçait seul la police sur sa juridiction de Vieux-Vy, police qui s’exerçait dans le bourg, dans le cimetière, sur les places, les rues et les chemins. Il n’y avait guère que la Sénéchaussière qui échappait à la juridiction d’Orange car elle dépendait de la baronnie du Tiercent.


Un aveu de 1676 précise : «  Les fiefs, juridiction et seigneurie d’Orange avec droits de haute, basse et moyenne justice, droits de prééminences appartenant à haut justicier, ensemble droit et devoir de quintaine sur les nouveaux mariés couchant la première nuit de leurs noces en ladite paroisse de Vieuvy ; à cause desquelles terres et seigneurie d’Orange est dû par chacun an de rente, savoir : au terme d’août cent sols et au terme de Pâques 40 sols payables au sergent féodé de la Cour de Fougères pour les payer à la recette dudit Fougères ».


Les fourches patibulaires de la seigneurie, « levées à quatre potz », c’est-à-dire composées de quatre piliers supportant une traverse sur laquelle on suspendait les condamnés  à mort (par pendaison) se situaient sur le chemin du Pas-Gérouard et du Mézet. On dit qu’à Vieux-Vy[8] ces fourches patibulaires « ne furent jamais, en réalité, qu’un signe de la juridiction et de la puissance seigneuriales ». La haute justice conférait au seigneur le droit de « connaître de toutes les causes civiles et criminelles » commises sur l’étendue de sa seigneurie. Pour autant, le seigneur d’Orange ne rendait pas lui-même la justice. Il avait institué un tribunal que l’on appelait alors « auditoire », présidé par un sénéchal assisté d’un procureur, de plusieurs notaires et d’un sergent chargé de la police, devant lesquels devaient comparaître tous les justiciables. Le tribunal, nous l’avons dit, siégeait au bourg de Vieux-Vy et c’est au bourg également que se tenaient les « audiences et plaids généraux » de la seigneurie d’Orange.


M. Paul Dorange, dans son manuscrit sur Orange, dit avoir connu dans sa jeunesse l’ancienne maison de justice d’Orange au bourg de Vieux-Vy : « L’auditoire était situé dans une maison à laquelle on accédait par un escalier extérieur et que j’aie vue dans mon enfance. Elle a été remplacée par une assez grande bâtisse moderne à l’entrée d’un chemin étroit conduisant à un lieu nommé poétiquement La Bergerette où mes parents remisaient une de leurs voitures. Dans mon enfance, cette maison était habitée par un vieux prêtre nonagénaire vers 1888, l’abbé Piette. A son décès, on emporta de sa maison des tombereaux remplis de vieux papiers qui furent jetés je ne sais où. C’était, à n’en pas douter, les minutes des sentences rendues par les sénéchaux d’Orange. Un nombre infime de ceux-ci a été préservé. Ils portent en intitulé : « Châtellenie d’Orange » - « Extrait des Requêtes du Greffe de la juridiction et chastellenie d’Orange » - « Audiences tenues au bourg es paroisse de Vieux-Vy devant Monsieur le Sénéchal ordinaire ».

Ainsi disparut une vraie mine d’or pour les historiens qui auraient pu puiser dans ces innombrables documents des sources et des éléments bien utiles pour écrire l’histoire de la seigneurie d’Orange et de son fonctionnement.


Le seigneur d’Orange possédait une juridiction permanente dans l’église paroissiale de sorte que tous les actes et les comptes des trésoriers devaient être soumis au contrôle du procureur de la seigneurie, ce qui est confirmé par les registres du général de la paroisse. Bien entendu, toutes les prééminences d’église lui revenaient, comme l’indique Jean d’Orange en 1461 dans l’aveu qu’il fit de sa terre au duc d’Alençon, alors baron de Fougères : « Le seigneur a toute supériorité en l’église parrochiale de ladite parouaysse, tant de seinture[9] que dedans et dehors, armoyés de ses armes et escussons ès vitres et auxtres endroits de la dicte église e pareils amoyries de ses armes ès bancs accoudays[10] et pierres tombales au chanceau de ladicte église du costé de l’évangile et tous auxtres enfeus et droits de noblesse ». Ce qui lui donnait la supériorité sur tous les paroissiens, même sur les seigneurs de la Sénéchaussière qui devaient s’y soumettre.


Exerçant sa juridiction sur l’universalité des paroissiens de Vieux-Vy, il pouvait les contraindre et au besoin les condamner en la personne des « trésoriers et fabriqueurs » à pourvoir les enfants abandonnés dans la paroisse.


Quant aux droits féodaux exercés par le seigneur d’Orange, ils étaient nombreux. Les aveux conservés mentionnent des droits de « levage » sur toutes les marchandises et denrées vendues dans la seigneurie, un droit de « néage » fixé à 10 deniers par ménage, des droits exclusifs de pêche, de colombier, d’épave et de chasse[11] pour lesquels les seigneurs d’Orange semblent se montrer intraitables. S’ajoutaient encore des droits sur les successions des bâtards et « autres illégitimes », les corvées dues par « ses hommes et subjets ». A la corvée seigneuriale, souvent exercée au moment des récoltes, s’ajoutait la corvée royale destinée à l’entretien et à la réparation des chemins. A Vieux-Vy, en1738, la corvée se fit sur la route de Rennes à Fougères, dans la lande de la Quête, sur une longueur de 651 toises. Elle employa 217 hommes et 4 harnois[12].


S’exerçait également un « droit de coutume » sur toutes les marchandises qui transitaient par Vieux-Vy. Le prélèvement de cet impôt se faisait au bourg de Vieux-Vy ou aux villages de Sautoger, du Val et du Pas-Gérouard. Le droit de quintaine[13] « sur les nouveaux mariés qui couchent dans la paroisse la première nuit de leurs nopces », déjà cité plus haut, était appliqué avec rigueur et le greffier d’Orange appelait les nouveaux mariés de l’année suivant une liste préparée par le recteur, ceux qui manquaient à l’appel devaient payer une amende.



Enfin, pour compléter encore les redevances dues au seigneur d’Orange par les meuniers, souvent payables, nous l’avons vu, en rames de papier, la déclaration de 1676 précise que pour ce qui concerne le moulin appelé « Les Grands Moulins à papier », le seigneur d’Orange y possède « quatre piles à drapeaux et une pile à affiner », ainsi que divers outils utilisés par le meunier comme des roues, des maillets, etc. Dans les dépendances du moulin, il exerce aussi quelques droits, notamment celui de pêche.





Ancien moulin d'Orange, aujourd'hui en ruines, Archives de Fougères.

Sur le territoire de la seigneurie d’Orange fut édifiée une maladrerie ou léproserie près de laquelle il fut aussi construit une chapelle mise sous la protection de sainte Madeleine. La maladrerie se situait au carrefour qui porte encore le nom de « carrefour de la Madeleine », au croisement des routes Rennes-Antrain et Sens-Vieux-Vy. Il ne reste rien de la chapelle qui était déjà en ruines en 1713.


Quant à l’antique château d’Orange, bâti sur les bords du Couesnon et de l’Aleron au sommet de rochers à pic, il n’en reste rien et il a été, depuis bien longtemps, remplacé par une habitation moderne. Les aveux ne nous en donnent pas de description, de sorte que nous ignorons tout de ce château. Comme Orange est parfois qualifié de « châtellenie » dans les actes anciens, on peut en déduire que son importance pouvait justifier de l’existence d’un château fortifié si l’on veut s’en tenir à la définition faite par le jurisconsulte d’Argentré[15] qui écrit : « La châtellenie se composait d’un château ou d’une maison revêtue de tours et de fossés. Les châtellenies seigneuriales relevaient d’une baronnie ou d’une seigneurie titrée », ce qui est le cas d’Orange. Mais plus tard, notamment à partir du XVIIème siècle, ce titre fut parfois octroyé à des terres à titre honorifique tout comme ceux de vicomté, comté ou marquisat qui se multiplièrent alors. C’est peut-être là la raison pour laquelle Guillotin de Corson dit que le titre de châtellenie attribué à la seigneurie d’Orange avait été usurpé.



Nous pouvons cependant penser que le château d’Orange fut démantelé ou du moins abandonné après la Bataille de Saint-Aubin-du-Cormier et la réunion de la Bretagne à la France, car à la fin du XVème siècle, les aveux des seigneurs d’Orange déclarent que « l’ancien logis seigneurial » était dans un état complet de délabrement. Un autre propriétaire, le sire de Laubrière, dit que le manoir n’était plus « qu’une vieille masure » n’ayant plus que la lugubre beauté des ruines. Les seigneurs d’Orange avaient depuis longtemps déserté le lieu et le principal corps de logis du château encore debout devint la demeure du métayer. Et pour preuve, s’il en était besoin, on vit, au XVIIIème siècle, le seigneur de La Bélinaye, propriétaire d’Orange, faire construite une maison de campagne près de l’ancien château abandonné...


Lorsque vint la Révolution, Orange qui appartenait à Charles de La Bélinaye, fut vendu comme bien national. Le domaine fut vendu à Jacques Louis, de Gahard, qui, plus tard, devint maire de Vieux-Vy[16]. Il déclara sous l’Empire, qu’il voulait mettre en valeur sa propriété. Préférant de beaux champs à de vieilles ruines, il fit disparaître les décombres de la chapelle avec les derniers restes du château dont les fondations sont restées enfouies sous terre. Les anciens fossés de l’enceinte furent aussi comblés à ce moment-là.Après Jacques Louis, Orange entra, en partie, en la possession de la famille Beaulieu avant de devenir la propriété de M. Magloire Dorange, avocat à la Cour d’Appel de Rennes, également propriétaire du château de la Bélinaye à Saint-Christophe-de-Valains. Magloire Dorange avait ainsi réuni les deux anciennes possessions de Charles de La Bélinaye.


C’est grâce aux fils Dorange dont nous avons déjà parlé et aux fouilles qu’ils réalisèrent sur leur propriété d’Orange que nous avons aujourd’hui une meilleure connaissance des lieux. Comme nous l’avons vu précédemment, ils fouillèrent les abords de l’ancienne chapelle seigneuriale dont ils retrouvèrent les fondations et y découvrirent des monnaies gauloises.

                                                          Marcel Hodebert


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Bibliographie et sources :


  •  Monographie de la paroisse de Vieux-Vy-sur-Couesnon », par M.F. Vigoland in les Annales de la Société Historique et Archéologique de l’Arrondissement de Saint-Malo (Année 1909),
  • « Orange en Vieux-Vy-sur-Couesnon », par Paul Dorange (manuscrit),
  • « Le Département d’Ille et Vilaine » - Vieux-Vy-sur-Couesnon – de Paul Banéat (p. 312 et suiv.)
  • « Le camp romain d’Orange »,  Mémoire présenté par l’abbé A. Millon à la Société Archéologique d’Ille et Vilaine le 10 janvier 1899,
  • « Vieux-Vy-sur-Couesnon, d’hier à aujourd’hui » - par l’Association socio-culturelle de Vieux-Vy-sur-Couesnon – 1990,
  • « Notions d’Histoire et d’Archéologie pour la Région de Fougères » - Vieux-Vy-sur-Couesnon, par Emile Pautrel, (page 660 et suiv.),
  • « Notices Historiques et Archéologiques sur les paroisses du pays de Fougères », par Léon Maupillé,
  • « Pouillé Historique de Rennes », par le Chanoine Guillotin de Corson Tome VI, page 460 et suiv.),
  • Archives municipales de Fougères – Terrier de la baronnie de Fougères – Registre des déclaration des seigneuries – CC 1.





[1] Paul Dorange : « Orange en Vieux-Vy-sur-Couesnon » - Manuscrit 1952/1953 –chapitre 1er.
[2] Selon M. Dorange, Tanut qui se nommait autrefois Tanut-Caille, est le nom d’un chevalier qui fut fait prisonnier par Henri II d’Angleterre en 1166 dans la tour de Dol, en même temps que Raoul de Fougères, Guillaume d’Orange et plusieurs autres appartenant aux plus antiques familles de Bretagne, tels les de Vitré, de Saint-Brice, de Tinténiac…
[3] « Le camp romain d’Orange en Vieux-Vy-sur-Couesnon », par l’abbé A. Millon – Mémoire lu à la Société Archéologique d’Ille et Vilaine le 10 janvier 1899, page 4 et suivantes.
[4] Cet historien qui avoue avoir effectué une « très courte visite sur le site » lui attribuait 250 m de long sur 100 m de large.
[5] Les frères Dorange ont retrouvé des fragments de bois brûlé au cours de leurs fouilles. (manuscrit de Paul Dorange).
[6] « Monographie de la paroisse de Vieux-Vy-sur-Couesnon », par l’abbé M.F. Vigoland in les Annales de la Société Historique et Archéologique de l’Arrondissement de Saint-Malo (Année 1909), p.13.
[7] Aveu rendu en 1599 par le sire de Châteaubriant, seigneur d’Orange (Archives départementales du Maine-et-Loire – F 1940).
[8] « Monographie de la paroisse de Vieux-Vy-sur-Couesnon », par l’abbé M.F. Vigoland in les Annales de la Société Historique et Archéologique de l’Arrondissement de Saint-Malo (Année 1909), p.41.
[9] Il s’agit de la litre seigneuriale.
[10] Il s’agit de bancs avec accoudoirs.
[11] Les aveux parlent de « droit de chasse tant à bestes fauves, rouges, noires qu’à plumes, prohibitif à tous aultres sans la permission du seigneur ». A cet égard, le sieur de Porcon « doit chacun an, à chaque jour et feste de Noël, un gant et deux sonnettes, le tout pour servir autour et tiercelet et à porter en ladite maison d’Orange, payables aux mains du seigneur dudit lieu… » - Il semble donc que l’on chassait à l’aide de faucons.
[12] Archives départementales d’Ille-et-Vilaine – C 2355.
[13] La quintaine était une sorte de jeu d’adresse qui consistait à frapper avec une gaule un mannequin  ou un triangle pivotant et tournant sur un poteau enfoncé en terre à hauteur de cheval. Il convenait d’engager la gaule dans la fente située au milieu du triangle pour arrêter la quintaine A l’origine, c’était un exercice militaire qui se faisait à cheval.
[14] Archives municipales de Fougères – CC 1.
[15] D’Argentré – « Questions sur les fiefs » - Question XIII.