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mardi 25 février 2014

LES SOEURS DE CHATEAUBRIAND à Fougères, II: Julie et Lucile.







Maquette originale d'Armel Beaufils pour sa statue de Chateaubriand, érigée à l'entrée du Sillon de Saint-Malo.
 Le sculpteur fit don de cette ébauche à la Bibliothèque de Fougères en 1948. Cliché des Archives, Fougères.


Julie de CHATEAUBRIAND


(1763-1799)




« Julie, ma troisième soeur se maria au cours de ces deux années : elle épousa le comte de Farcy, capitaine au Régiment de Condé et s’établit avec son mari à Fougères, où habitaient déjà mes deux sœurs aînées, Mmes de Marigny et de Québriac. La mariage de Julie eut lieu à Combourg et j’assistai à la noce ».



                                             Julie de Chateaubriand, Mme de Farcy, (Collection privée D.R.)



En épousant, le 23 avril 1782, Annibal-Pierre de Farcy, Julie de Chateaubriand entrait dans une famille déjà alliée aux Chateaubriand. Lui avait 33 ans, elle 19. Les deux époux étaient assez mal assortis. M. de Farcy, issu d’une vieille famille venue de Normandie, avait aussi une forte personnalité. Capitaine au Régiment de Condé Infanterie, quelque peu prodigue, il préférait la vie militaire ; Julie était fort belle « avec ses cheveux bruns à gaufrures, ses mains et ses bras délicats, son sourire éclairant ses yeux bleus ». Elle avait aussi, au dire de son frère, « un vrai talent de poésie ». Elle apportait 30.000 livres de dot à son époux.




Le couple s’installa à Fougères, rue Nationale, à l’hôtel de Farcy qui était alors une grande maison à porche et à colombages. Il s’agit aujourd’hui de l’hôtel Danjou de la Garenne au numéro 32 de la rue Nationale. L’ancien hôtel de Farcy fut démoli en 1847 avec quelques maisons environnantes. Il avait fini par être acheté en totalité par la famille Lemercier de Cures dont l’un des héritiers, M. Danjou de la Garenne, archéologue et collectionneur connu pour son originalité devint seul propriétaire. Ce fut lui qui fit orner la nouvelle façade par un artiste renommé, M. Barré, de Rennes, de huit effigies en médaillons représentant François 1er, Henri II, la duchesse d’Etampes et Diane de Poitiers. En 1922, cette maison devint la propriété des Sœurs Oblates de Saint-Benoît, Servantes des Pauvres, qui revendirent l’immeuble à un particulier lorsqu’elles quittèrent la ville de Fougères il y a quelques décennies.

De cette union naquit une fille qui fut ondoyée en l’église Saint-Léonard de Fougères le 15 juin 1784, en présence du père de l’enfant et de sa grand-mère, Mme de Chateaubriand qui signe au registre « de Bédée de Chateaubriand ». L’enfant reçut les prénoms de Marie Zoë Pauline. Le couple se sépara à l’amiable après quatre ans de mariage et une séparation de biens fut prononcée le 23 octobre 1792 Cette situation ne les empêcha pas de se revoir et Annibal de Farcy resta toujours en bons termes avec la famille de Chateaubriand. Julie aimait briller dans les salons, partageait son temps entre Fougères et Paris.




« Quand je retrouvai Julie à Paris, écrit Chateaubriand, elle était dans la pompe de la mondanité ; elle se montrait couverte de fleurs, parée de ces colliers, voilée de ces tissus parfumés que saint Clément défend aux premières chrétiennes… Julie était infiniment plus jolie que Lucile ; elle avait des yeux bleus caressants et des cheveux bruns à gaufrures ou à grandes ondes. Ses mains et ses bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient par leurs mouvements gracieux quelque  chose de plus charmant encore à sa taille charmante. Elle était brillante, animée, riait beaucoup, sans affectation, et montrait en riant des dents perlées…




Julie attirait les beaux esprits, sulfureux parfois : Guinguené, Parny, Chamfort et surtout le philosophe Delisle de Sales. Née poète, elle disait : « Que répondrai-je à Dieu pour lui rendre compte de ma vie ? Je ne sais que des vers ».




Revenue à Fougères au moment de la Terreur, Julie reçut chez elle sa sœur Lucile et sa belle-sœur, Céleste, l’épouse de François-René parti rejoindre l’armée des émigrés. Le 1er octobre 1793, Julie fut arrêtée ; le lendemain ce fut le tour de Céleste et de Lucile. Nous ne savons par qui la petite Marie Zoë de Farcy, âgée de 9 ans, fut recueillie pendant l’incarcération de sa mère qui dura treize mois. Etait-ce Mme de Marigny ou Mme de Châteaubourg, ses tantes, cela est probable.. D’abord enfermées au château de Fougères, elles furent transférées à la prison de la Tour-du-Bat, puis à celle du  Bon Pasteur à Rennes, d’où elles ne furent libérées que le 5 novembre 1794. Elle revinrent à Fougères et purent par un arrangement secret continuer à occuper une partie de l’hôtel de Farcy qui avait été vendu comme bien national.





 Ancienne demeure de Mme de Farcy et de Lucile de Chateaubriand.
Archives Municipales, Fougères.


Les épreuves subies par Julie au cours de cette période furent-elles la raison de sa conversion ? Anatole France dit qu’elle « échangea l’éventail contre le crucifix ». Quoi qu’il en soit, une rupture radicale s’opéra dans son existence : jeûnes, flagellations et prières en firent pour certains une sainte. Elle mourut à Rennes, à l’âge de 36 ans, au manoir du Gravot, alors dans l’agglomération de Rennes, chez une citoyenne Daniel, dans l’actuelle rue Claude-Bernard, le 26 juillet 1799.




Chateaubriand n’apprit la mort de sa sœur qu’un an plus tard. Il était alors exilé à Londres, comme il le dit dans la première préface du Génie du Christianisme. La mort de sa mère et  celle de sa sœur lui redonnèrent la foi : « Je suis devenu chrétien. Je n’ai point cédé, j’en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conviction est sortie du cœur, j’ai pleuré et j’ai cru ».Julie exerça toujours une influence positive sur l’écrivain. Elle lui annonça la mort de leur mère en ces termes : « Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères : je t’annonce à regret le coup funeste… Quand tu cesseras d’être l’objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession, non seulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t’ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire… ». Ce reproche éclaira l’esprit de René et l’amena à un réel repentir, ce fut ainsi qu’il écrira le « Génie du Christianisme » après avoir publié « l’Essai sur les Révolutions » qui prédisait sa fin.






Lucile de CHATEAUBRIAND
(1764-1804)


Sœur cadette de Chateaubriand, « Lucile devait partager les jeux de son frère et tisser avec lui beaucoup de rêveries. Partenaires de jeux et grands imaginatifs, ils cultivaient un amour réciproque. Lucile n’aima qu’une seule personne dans sa triste existence : René ». Au-delà des miniatures maladroites, le vrai portrait de Lucile fut tracé par son frère : « Lucile était grande et d’une beauté remarquable, mais sérieuse. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs ; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d’elle des regards pleins de tristesse ou de joie Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.





 Lucile de Chateaubriand.  (Coll privée, DR.)


Un passeport de 1799 donne le signalement suivant : « Taille de cinq pieds six pouces (1m65), cheveux et sourcils châtains, yeux bruns, nez long, bouche moyenne, menton rond, front élevé, visage ovale ». Prise par la tempête de l’histoire, Lucile ne sait où poser son cœur ; elle erre dans les demeures de ses sœurs et on la voit passer ses journées à se prosterner sur les dalles de Saint-Léonard ou devant la Vierge des Marais à Saint-Sulpice. Bien que fréquentant la noblesse chez ses sœurs, elle ne trouve personne susceptible de calmer ses tourments ; les incompréhensions vont grandissantes entre elle et ses sœurs chez lesquelles les rencontres se poursuivent pourtant. L’autorité de ses sœurs, surtout celle de Mme de Marigny, la contraignit à épouser le chevalier de Caud, né à Combourg en 1727, un militaire de carrière honorable, le dernier gouverneur du château de Fougères. Le mariage eut lieu à Rennes, civilement le 2 août 1796, et religieusement le lendemain en l’église Saint-Pierre-en-Saint-Georges. Le chevalier avait 69 ans, Lucile n’en avait que 32. Les sœurs de Lucile pensaient ainsi pouvoir la stabiliser et lui assurer un avenir décent.



Quelques jours avant le mariage de sa fille, Mme de Chateaubriand fait cette confession terrible à Louis de Tocqueville, un allié de la famille : « Avant de finir, lui écrit-elle, je vous apprendrai le mariage de Lucile, la ci-devant chanoinesse. Elle a pris un ancien homme, ci-devant maréchal de camp, croix de Saint-Louis ; l’honneur et la probité lui ont resté pour titres ; sa réputation est intacte ;il n’est pas riche, mais il lui donne tout ce qu’il a. Les circonstances l’ont décidée à chercher du pain ». Finalement, ce mariage qui ne dura que sept mois, fut une véritable catastrophe et de cette expérience malheureuse, Lucile devait ressortir meurtrie et plus solitaire que jamais. Le chevalier de Caud mourut à Rennes le 15 mars 1797, assisté de ses seuls domestiques qui firent l’avance de l’enterrement. Lucile fut nommée gardienne des scellés posés sur le domicile mortuaire… L’errance allait se poursuivre…

L’âme de Lucile ne battait que pour son frère cadet. Lorsque sa sœur Julie fut arrêtée par le Comité de Surveillance de Fougères, arrestation suivie le lendemain par celle de Céleste Buisson, l’épouse de François-René, Lucile, dans un geste de fidélité à son frère, demanda à être emmenée avec elle à la prison de Rennes : « J’ai tendu volontairement mes mains aux fers » écrira-t-elle à son frère. Cet amour pour son frère commandait son dévouement pour Céleste. Dans une autre lettre, elle dit : « Dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort, je n’ai eu d’inquiétudes que sur ton sort ; sans cesse j’interrogeais sur toi les pressentiments de mon cœur ».

Lorsque René rentrera en France après des années d’absence, Lucile retrouvera un semblant de bonheur et reprendra le dialogue passionné avec son Frangin qu’elle rejoint à Paris. Elle l’accompagne dans sa passion pour Pauline de Beaumont, femme tourmentée, à la fois dolente et excessive, relation réprouvée par ses soeurs. Une fois encore, le destin de Lucile sera décidé par quelqu’un d’autre. Mme de Beaumont, en 1802, lui fera rencontrer le poète Chênedollé, ami de René. Ce sera, là aussi, le début d’une idylle malheureuse.

Leur rencontre à la Sécardais eut lieu en août 1803. Lucile alla l’attendre à Fougères chez Mme de Châteaubourg, à l’hôtel de Québriac. Finalement Chênedollé passa la nuit chez Mme de Chateaubriand, qui cherchait avant tout à soutirer des nouvelles de son mari alors en poste à Rome.

Sur la route de la Sécardais, alors que Chênedollé admirait le paysage, Lucile murmura : « Quand les hommes et les amis vous abandonnent, il nous reste Dieu et la nature ».Ils échangèrent des promesses sous les tonnelles de la Sécardais mais Lucile fut bien obligée de faire allusion au mariage contracté à Hambourg et jamais rompu de Chênedollé et colporté au sein de la famille. Chênedollé était abasourdi, Lucile ne l’était pas moins. Sa fragilité est ébranlée mais elle ne peut devenir la seconde épouse d’un bigame. A la fin du mois d’août, elle quitte la Sécardais,s’enfuit à Rennes et se cloître rue Saint-Georges dans une location au n° 11bis.

Désormais, Lucile vivra dans une claustration totale ; elle s’enfonça dans sa névrose, frôlant les abîmes de la folie. Elle écrit à François-René une lettre poignante dans laquelle elle gémit : « Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres ni de ma présence ; pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités. Ma vie jette sa dernière clarté, lampe qui s’est consumée dans les ténèbres d’une longue nuit, et qui voit naître l’aurore où elle va mourir».

Quittant le couvent des Augustines, elle prit pension rue d’Orléans-Saint-Marcel (aujourd’hui rue Daubenton). Son frère était parti rendre visite à son ami Joubert à Villeneuve-sur-Yonne lorsqu’il apprit la mort de Lucile, survenu le 9 novembre 1804. Tout comme Chênedollé, certains pensèrent à un suicide, rien cependant ne permet de l’affirmer.Chateaubriand fut prévenu   le 13 novembre   par  Mme de Marigny alors à Paris. D'après Les Mémoires d'Outre-Tombe,Lucile fut enterrée dans une fosse anonyme d’un cimetière voisin: c'est la version qu'il choisit.(1)

Chateaubriand  fut très affecté par la perte de sa soeur : « Elle m'a quitté ,cette sainte de génie. Je n'ai pas été un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait à se cacher; je lui ai fait une solitude dans mon cœur: elle n'en sortira que quand j'aurai cessé de vivre. » écrivit-il dans Les Mémoires. Le   chapitre 6 du livre dix-septième" Mort de Madame de Caud" est  tout entier un éloge funèbre et une déploration. 
                                                                                 Marcel Hodebert


 Bibliographie:

 Chateaubriand, Mémoires d'Outre-tombe, Tome I, La Pleiade p 114 sq.
Aubrée Etienne, Lucile et René de Chateaubriand chez leurs soeurs à Fougères. Paris, H Campion,1929.
Heudré Bernard, Chateaubriand, Terres et Demeures d'Outre-Temps p. 106-123 sq. 
  (1):cf  Notes de  l'édition critique  des Mémoires par Jean-Claude Berchet,LP 2008 p. 1464 à 1466.





mardi 10 septembre 2013

Gilles RUELLAN dit ROCHER-PORTAIL, baron du TIERCENT, marquis de LA BALLUE


 UNE  ASCENSION  LEGENDAIRE
















 
             Gilles Ruellan, né à Antrain, à l'origine voiturier d'un marchand de toiles, expert en "bonnes affaires", devenu propriétaire richissime, fermier des impôts sur les vins pour la Bretagne, baron du Tiercent et du Rocher-Portail puis marquis de la Ballue, pourvoyeur de fonds à la Cour, allié des rois Henri IV et Louis XIII... a plusieurs traits d'un personnage de roman picaresque, voire de comédie satirique : on pense à Turcaret, le héros de Lesage, valet devenu "traitant" sans vergogne comme lui, l'ingéniosité en plus, le ridicule en moins.
 
        Tallement des Réaux, observateur de son temps et auteur de courtes biographies spirituelles et souvent caustiques l'a fait entrer dans sa galerie de portraits du Grand Siècle. Trois pages des "Historiettes" croquent ce personnage plutôt bariolé (p.237 à 239, tome I).






 Les historiettes de Tallemant Des Réaux : mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle. Tome 1 / publiés... par MM. Monmerqué,... de Chateaugiron et Taschereau...
 
 
          L'une de ses premières prouesses spéculatives remonte à l'époque de la Ligue :si lon en croit Tallement de Réaux,il revend chèrement au duc de Mercoeur, des armes acquises près des partisans du Roi. Au cours de ce long conflit, il  sait  louvoyer entre les deux partis, tantôt du côté de la Ligue, ainsi il a représenté Fougères aux Etats de Bretagne convoqués par Mercoeur en mai 1594, tantôt du côté du Roi ; a-t-il apporté sa médiation entre les antagonistes dans le rétablissement de la paix en 1598 ? Certains historiens le prétendent : pour ce service, le Roi  l'aurait  récompensé  d'un titre quelques années plus tard.
     Pendant plus de 24 ans, il occupe la fonction de fermier des impôts et billots en Bretagne, charge fort lucrative qui grossit  sa fortune. Tallement des Réaux ne manque pas d'attirer l'attention sur son habileté à s'enrichir :


 BARON DU TIERCENT ET DU ROCHER-PORTAIL 
 
       En 1596, Gilles Ruellan, simple roturier, acquiert le domaine du Rocher-Sénéchal  auquel il donne le nom de Rocher-Portail ou Portal. Il le fait reconstruire en bonne partie suivant les normes architecturales classiques du début du XVII ème siècle, ce qui ne manque pas d'étonner la noblesse des alentours. Cette même année, il achète plusieurs manoirs et domaines en Saint-Marc-le-Blanc et celui du Bois-Baudry en Tremblay puis, en 1602, il  devient propriétaire de la seigneurie du Tiercent.
    Il est anobli par le Roi en 1603  et devient chevalier. Le château de Monthorin en Louvigné-du-Désert est acquis vers 1607, ainsi que le manoir de la Branche et la Galesnais en Saint-Brice-en-Coglès. Les seigneuries du Tiercent et du Rocher-Portail sont érigées en baronnie en 1608, ce qui lui confère un nouveau titre et consacre son ascension.


 




 Château du Tiercent.( cl. M. Hodebert)


  
        Au cours de l'année 1610, il  est  promu chevalier de l'ordre de Saint-Michel, chevalier des Ordres du Roi. Il est aussi reconnu comme gentilhomme de la chambre du Roi. Sa fortune et son aura ne cessent de croître. 
     En 1615, il achète le château de la Ballue en Bazouges-la-Pérouse dont le domaine est très étendu et il ajoute à la liste de ses possessions le Plessis-Chasné en la Bazouge-du-Désert.




                     MARQUIS DE LA BALLUE



     Il  a  la confiance du roi Louis XIII qui  érige son domaine de  la Ballue en marquisat en 1622. Entretemps, profitant sans doute  de la ruine de nombreux domaines à la suite des guerres de la Ligue, il est devenu propriétaire de multiples fiefs à Antrain, Bazouges-la Pérouse, La Fontenelle, Landal... et il fait restaurer ou reconstruire ses châteaux : Le Rocher-Portail est  achevé en 1617, Le grand logis du Tiercent prend forme, La Ballue édifié vers 1620 sur les  salles souterraines de l'ancien manoir devient la résidence familiale. Le château de Monthorin est remanié et le logis principal, de style Louis XIII,  serait son œuvre,



 Le château de la Ballue.


 .Les historiettes de Tallemant Des Réaux : mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle. Tome 1 / publiés... par MM. Monmerqué,... de Chateaugiron et Taschereau...





 Château de Monthorin, Louvigné-du-Désert (cl. M. Hodebert)

      Parvenu au faîte de l'aisance financière, Gilles Ruellan a su s'attirer la  faveur des Grands : Richelieu en personne avait pour lui de la considération d'autant plus que Ruellan l'avait secondé dans la négociation du mariage de son neveu, François de Vignerot, avec sa petite-fille, Marie de Guémadeuc, héritière du domaine de Monthorin.

     Jusque dans les positions sociales et les alliances de ses huit enfants, il s'est  hissé au rang des grands seigneurs. Deux de ses  fils étaient conseillers au Parlement de Rennes ; Pierre de Ruellan  a été  maître des  requêtes. Ses cinq filles se sont alliées à de grandes familles de la noblesse de l'Ouest, "toutes bien mariées" écrit Tallement des Réaux, au regard de la fortune du moins. L'irascible Thomas de Guémadeuc, gouverneur de Fougères, époux de Jeanne Ruellan, finit en Place de Grève. 

    Alors qu'il est à Paris chez son gendre le duc de Brissac, Gilles de Ruellan s'éteint en mars 1627, après quelques jours de maladie.  Peu de jours avant sa mort, il s'honore d'un geste  magnanime : par testament, il demande à ses héritiers de faire bâtir un hôpital à Rennes et il le pourvoit d'une rente annuelle. Mais, dans  ce qui s'apparente à un déni de noblesse, sa veuve et ses enfants désavouent sa générosité et refusent cette clause qui prend sur leur part. Un procès s'engage : il faudra attendre 1659 pour trouver un compromis avec la ville de Rennes. Un trait est tiré sur la fondation de l'hôpital, moyennant le versement d'une somme forfaitaire destinée aux pauvres des hôpitaux de la ville.





 Chapitreau de l'église de la Selle-en- Coglès, édifié en 1609 par Gilles Ruellan.
 




     Gilles Ruellan offre l'image-type d'un parvenu sympathique, spéculateur  habile protégé par la légalité et prédateur redoutable sous des dehors bonhommes : il  orne la  longue galerie de ceux qui assoient leur prospérité sur la ruine des positions acquises et profitent du vacillement des valeurs ; il a incarné la séduction et le pouvoir de l'argent. A cet égard, il est  intemporel.

                                 Jean-Paul Gallais


 Sources et bibliographie:

 -  Tallement des Réaux, Historiettes, mémoires pour servir  à l'histoire du XVIIè siècle, BNF.


- Michel Cointat, La vie aventureuse de Gilles Ruellan, article très documenté, étayé par des documents d'archives, paru dans
Bulletin et Mémoires de la Société archéologique et historique de l'arrondissement de Fougères, Tome XXV, 1986.

    Le personnage de Gilles Ruellan a inspiré à Isabelle Huchet un roman d'intrigue au titre évocateur : Le marquis va-nu-pieds.  éditions J. C.Lattès, 2004.











 Lien: Château du Tiercent

 http://patrimoine.region-bretagne.fr/sdx/sribzh/main.xsp?execute=show_document&id=MERIMEEIA35049021



 

Image plein-écran
 Armoiries des Ruellan, portail d'entrée, également
visibles sur l'église de St-Marc-le-Blanc.
Vignette
Vue du château depuis le sud-est.


     
 

 

           

 Château de la Ballue     


 http://www.laballuegarden.com/web/index.php

lundi 26 novembre 2012

FADHMA AMROUCHE, poétesse kabyle au pays de Fougères

Fadhma Amrouche,
de la Kabylie au pays de Fougères


     Quelle meilleure image que celle de l’arche entre deux mondes pour esquisser le mystère de cette femme, frontière entre le monde algérien et celui de laFrance ! Femme hors du commun qui ne cessa de recueillir les chants d’exil et les poèmes de son pays et qui finit par séjourner à l’hôpital de Saint-Brice-en-Coglès, près de Fougères, veillée par les Sœurs de la Sagesse, du 6 août 1965 au 25 février 1966, puis du 4 au 9 juillet 1967. L’ancrage breton de cette femme kabyle s’exprime à travers sa tombe au cimetière de Baillé où onpeut déchiffrer la date de sa mort, le 9 juillet 1967. Son employée, de Baillé, Fernande Simon s’était mise, à Paris, au service de Fadhma et de sa fille Marguerite Taos.



Fadhma Aït-Amrouche avec sa fille Taos
en Bretagne, 1966.




      Une vie d’exil


    Née en Kabylie en 1882, Fadhma connut une vie itinérante de village en village, puis elle rejoint Tunis et franchira la rive de la Méditerranée pour vivre à Paris. De cette vie écartelée, elle réunira les fragments dans des mémoires posthumes, Histoire de ma vie, d’abord parue aux éditions Maspéro en 1968, puis rééditée à la Découverte en 1991. Kateb Yacine, poète aujourd’hui disparu, devait rendre hommage à cette figure lors de sa disparition : « Je te salue Fadhma, jeune fille de ma tribu, pour nous tu n’es pas morte ! On te lira dans les douars, on te lira dans les lycées, nous ferons tout pour qu’on te lise ! »


      Une existence exposée aux difficultés et à l’hostilité


      Dans ses mémoires, Fadhma évoque ses parents : sa mère est originaire de Tizi Hibel ; son père ne voulut pas la reconnaître; elle-même n’eut pas de souvenir de son père. Sa mère, enceinte d’un homme qui l’aimait et qu’elle aimait, se heurta aux mœurs terribles des Kabyles : « Quand une femme a fauté, il faut qu’elle disparaisse, qu’on ne la voie plus, que la honte n’entache pas sa famille… » Tout est dit dans ces expressions lapidaires.

      Les conditions de vie sont exigeantes, voire hostiles : elle lave, carde, peint, file et tisse la laine. Elle laboure ses champs et cueille ses figues, ses raisins, ses olives. Fadhma est confiée alors aux Sœurs Blanches des ouadhias et ne cessera de rencontrer des prêtres et des religieuses.


      Elle est accueillie à l’école de Taddert-ou- Fella, également orphelinat, honorée par la visite de Emile Combes et de Jules Ferry. Fadhma est ensuite admise à l’hôpital des Aïth-Manegueleth comme pensionnaire, au service des malades. Une demande en mariage, celle de Belkacem Amrouche s’offre à elle. Le baptême et la cérémonie du mariage se déroulent en même temps , Fadhma abandonne l’Islam pour se convertir à la religion chrétienne, ce qui lui attire l’hostilité des musulmans qui l’entourent. Fadhma est alors berbère et chrétienne.



Fadhma en Kabylie,à 18 ans, avec son fils aîné Mohand Saïd.



      Une longue plainte chantée dans ses poèmes


    Fadhma eut la douleur de voir partir cinq de ses fils, sur les sept enfants mis au monde, bercés et pleurés. Dans un de ses poèmes composés afin de soulager sa peine, elle se livre à son improvisation, dans sa langue maternelle. Elle rejoint le fil avec les aèdes, « les clairchantants inconnus. »


« Je suis comme l’aigle blessé

L’aigle blessé entre les ailes

Tous ses enfants se sont envolés. »


    Belkhacem, son mari, obtient une place aux Chemins de Fer de Constantine, puis rejoint la ville de Tunis. Le couple déménage et connaît ce qu’on appelle l’exil.


Fadhma Aït-Amrouche (cl N. Treatt) avec
l'autorisation de Laurence Bourdil pour Le Pays n.102.



     Deux enfants écrivains et passeurs de littérature


     Jean Amrouche est indéniablement le grand intellectuel de cette période. Il donne une audience à des écrivains, comme Claudel, Gide et Mauriac, à travers des entretiens radiophoniques. Il est ainsi à l’origine des questionnements qui se développeront à la télévision. Ces interviews ont été éditées dans la série des 33 tours. Il serait bon qu’ils soient repris en CD. Jean prend position pur l’indépendance de l’Algérie.

    Sa sœur Marguerite Taos est la première femme algérienne à publier un roman. Elle recueille les chants et proverbes connus par sa mère qu’elle traduit dans « Grain magique » (Maspéro).
L’un des meilleurs connaisseurs de Jean Amrouche est Réjane Le Baut et on doit l’édition des œuvres en France de Marguerite Taos à Joëlle Losfield.

    Depuis le 8 juillet 2007, jour de l'hommage rendu par la Coordination des Berbères de France, des rencontres répétées ont lieu entre l’ACEB (Association Culturelle des Berbères de Bretagne) et le Coglais. Puisse une modeste tombe de granit, à Baillé, conduire à l’œuvre de Fadhma Amrouche.

                                              Daniel Heudré


  
          Plusieurs vidéos consacrées à Fadhma Amrouche, Jean et  Taos       Amrouche sont proposées sur la toile:
 
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