samedi 5 janvier 2013

L'OPPIDUM DU POULAILLER,SITE GAULOIS en forêt de Fougères ?






 Levée de terre de l'Oppidum  du Poulailler.(cliché JPG.)







L’OPPIDUM du POULAILLER : une agglomération gauloise ?


Le nom est quelque peu énigmatique, si la référence à un site de défense, voire militaire, un oppidum, est claire, son nom, le Poulailler interpelle. Que peut bien cacher cette désignation ? Et que révèle une visite sur place ?


Un site étendu et protégé


Situé sur la commune de Landéan, non loin de la ville de Fougères, l’oppidum du Poulailler domine cette partie de la forêt, il est en effet situé à des hauteurs proches de 130-140 mètres.Il est protégé de manière naturelle par deux escarpements au pied desquels coulent deux cours d’eau, à l’ouest le Nançon et à l’est le Ruisseau de Grande Rivière. Les flancs nord et sud ont été barrés par des structures talutées.





Plan de l'Oppidum du Poulailler,(cl.J.Bachelier 2010).








Au nord a été édifié un double rempart de terre, doté d’un large fossé creusé entre les deux talus ; quant au flanc sud, il n’est défendu que par une unique levée de terre. M. Wheeler signale l’existence de deux portes, la première au  nord et une seconde au sud. Il faut peut-être imaginer des entrées monumentales, on devine la trace de la porte méridionale dans un fatras de terre et de pierres formant un vaste monticule.

En de nombreux points, il est possible d’observer des talus, dont les hauteurs varient. Sur les flancs protégés de manière naturelle, la levée de terre ne dépasse que rarement un mètre, par contre, là où la pente est faible, dans les zones exposées, le talus peut atteindre trois, voire quatre mètres de haut, particulièrement au nord de l’oppidum. Bien qu’il n’y ait eu aucune fouille, la structure interne de certaines sections du talus peut s’observer lorsqu’un chemin forestier est venu le couper. Ainsi, au milieu de la terre, on distingue nettement des pierres, qui avaient très certainement vocation à renforcer la solidité de l’ensemble . La surface enclose est d’environ 25 hectares.





Structure interne d'un talus oriental, fait de terre et de bois (cl. J. Bachelier, 2007).


Le site dans son contexte


Aujourd’hui recouvert par la forêt, l’oppidum se trouvait dans un tout autre contexte au moment de son utilisation. Il faut imaginer que cette partie des bois était dépourvue d’arbres, la construction de la forteresse, de ses talus, de ses portes, mais aussi des habitations à l’intérieur a très certainement conduit à un défrichement important tout autour.

De plus, le Poulailler se situait à proximité du croisement probable de trois voies antiques, dont celle menant de Rennes à Bayeux. Une voie a d’ailleurs été fossilisée sous le couvert forestier actuel, au nord de Chênedet. Certes sa structure fait penser à une voie romaine, mais l’on sait qu’une partie du réseau routier était en place avant leur arrivée.

L’absence de fouille n’a pas empêché des découvertes ponctuelles, pour mémoire, on rappellera, sans pouvoir être plus précis sur le lieu de sa mise au jour qu’un trésor monétaire de 34 monnaies gauloises a été trouvé en 1935, près de Fougères. À proximité de l’oppidum, en Saint-Germain-en-Coglès, au lieu-dit Mont-Baron, près des Courbes, ce sont près de « 200 haches à douille, avec des moules, lingots de métal, scories, cendres » qui furent découverts en 1871, un tel ensemble fait penser à un atelier de bronzier.

Enfin, sous le couvert forestier actuel, nombre de talus et de fossés ressemblent à des enclos de fermes gauloises, certes en l’absence de fouille rien n’est certain, mais il ne serait pas étonnant qu’il y ait eu des exploitations autour de l’oppidum, rappelons que la forêt n’existait pas !


Un oppidum ?


Jules César a qualifié d’oppidum certaines des agglomérations gauloises qu’il rencontra lors de la conquête de la Gaule, il fut particulièrement impressionné par les fortifications et il a décrit le fameux murus gallicus, ou mur gaulois, talus de terre, renforcé par des poutres de bois et des assises de pierres. Le Poulailler pourrait-il être un oppidum ?

Son nom, son étendue, la présence de pierre dans les talus, l’existence de sites et de  voies contemporains de l’époque celtique... plusieurs indices concorderaient pour faire de l’oppidum du Poulailler une agglomération gauloise. Pour certains il s’agirait du camp général bâti par le peuple celte qui occupait à peu près l’actuel département de l’Ille-et-Vilaine, les Riedones. Ces derniers participèrent aux révoltes contre les Romains en 57 et 52 av. J.-C., mais la victoire de ces derniers aurait rendu le camp inutile, ce qui expliquerait pourquoi l’enceinte talutée ne couvre pas tout le site. Pour d’autres il s’agirait d’un refuge pour une partie des Riedones. Dans ces deux hypothèses, le caractère défensif du site est privilégié.

Mais l’on peut aussi estimer que l’oppidum était un centre de pouvoir, dominant les campagnes, les fermes que l’on devine tout autour étaient connectées à l’agglomération, formant un réseau d’approvisionnement. Les routes, même si toutes ne remontent pas à l’époque gauloise, permettaient à ce centre d’être relié aux autres oppida de l’Ouest, ainsi qu’aux fermes aristocratiques, ou non, qui parsemaient les campagnes. La présence de richesses naturelles dans le sous-sol de l’actuelle forêt était probablement sous le contrôle du groupe vivant à l’intérieur des remparts. L’atelier de bronzier doit se comprendre dans cette logique, certains auteurs évoquent aussi des sites aurifères.

Enfin, on rappellera qu’à l’heure actuelle, l’oppidum du Poulailler reste l’une des rares agglomérations connues du territoire des Riedones avec l’oppidum d’Orange en Vieux-Vy-sur-Couesnon. Pour le reste, il n’y a rien de sûr, quelques sites dits en éperons barrés dominent des cours d’eau et les littoraux, mais là aussi il n’y a pas eu de fouilles. Quant à Rennes, l’antique Condate, la cité semble bel et bien une fondation ex nihilo. Par comparaison avec d’autres régions, il serait tentant de faire du Poulailler, le centre d’un pagus gaulois, c’est-à-dire un petit territoire, une subdivision au sein du territoire riedon.




Les centres gaulois en Haute-Bretagne (J. Bachelier,2011-2012).









 Croix du Fouteau.

On soulignera enfin la proximité d’un toponyme énigmatique : la Croix du Fouteau. Son nom est dérivé du latin fagus, hêtre, arbre vénéré dans la religion celte, il existe des exemples jusque dans les Pyrénées. Il y avait peut-être un lieu de culte, un sanctuaire à proximité de l’oppidum qui fut christianisé par la suite. É. Pautrel a rapporté les croyances attachées à ce lieu : le hêtre avait pour vertu de guérir des fièvres, pour être soigné, il fallait tracer une croix sur l’écorce, puis faire le tour de l’arbre en balayant le sol avec une branche de houx et se prosterner devant... tout ceci est bien peu chrétien !




   Le Poulailler aurait donc eu un caractère défensif certes, mais peut-être aussi artisanal (monnaies ? et atelier) et religieux. L’enceinte talutée ne serait plus seulement un rempart, l’explication ne se limiterait plus à des considérations militaires et/ou défensives, mais elle manifesterait une délimitation à caractère urbain. L’oppidum du Poulailler pourrait être d’une certaine manière une place centrale aujourd’hui couverte par les bois.

 Enceinte talutée du Poulailler.(cl.JPG)



L’oppidum du Poulailler reste encore un site mystérieux qui peut, par comparaison, être rattaché à l’époque de la Tène tardive, vers 100 av. J.-C. Son caractère urbain doit être envisagé, même s’il faut souligner le poids des hypothèses dans les lignes qui précèdent. L'édifice, classé au titre des monuments historiques en 1970, mériterait des fouilles, au moins des sondages archéologiques.



                             Julien Bachelier




jeudi 20 décembre 2012

LE TRESOR DE SAINT-MARC-LE-BLANC au Musée des Thermes de Cluny

                         UN   TRESOR  ENIGMATIQUE        

 
 
 
 


 Trésor de Saint-Marc-le-Blanc. Musée National des Thermes de Cluny.
(Clichés:J.M. Gallais.)



        Comme dans  la légende...

       En 1854, un agriculteur du village de la Maison Neuve, en Saint-Marc-le-Blanc, près de Saint-Brice-en-Coglès, fait une découverte originale dans une haie : un vase d'argile renfermant plusieurs pièces d'orfèvrerie celte : bracelets, anneaux, bagues en or et quelques lingots.


 Bracelet lisse, à  quadruple révolution,185gr. âge du Fer.


 
 
        Certains  bijoux ont disparu mais neuf sont exposés au Musée National du Moyen Age, dans les Thermes de Cluny (Paris Vè) et, comme bon nombre d'objets de cette période, ils gardent une bonne part de leur mystère. Ils voisinent avec une chaîne en or découverte en 1843 dans le tumulus funéraire d'un prince-guerrier en forêt de Carnoët, près de Quimperlé, et avec une parure torsadée, plus ancienne que celle de Saint-Marc-le-Blanc, trouvée à Cesson.  


       Si  les anneaux appartiennent à la période du Bronze final (vers 1200-800 av. JC), les autres parures semblent remonter au VIè siècle avant notre ère. Les plus anciennes présentent un dessin simple, tandis que les dernières sont souvent torsadées, ornées de filets guillochés, plus affinées. Les archéologues y ont vu des analogies avec les objets d'orfèvrerie de la même époque fabriqués au nord-ouest de la Péninsule Ibérique (Galice, Asturies...)
    Leur présence à Saint-Marc -le-Blanc pose la question de leur origine: l' idée de l'existence d'ateliers bronziers à Saint-Marc est acceptée:  près du lieu-dit le Plessis,  on a découvert en 1861  des fragments d'armes,de haches de bronze,de glaives, des  pièces de moule,des scories de charbon.... L'archéologue Danjou de la Garenne  a fait  le même  constat, sur le site de Mont-Baron, à l'orée de la forêt de Fougères en Saint-Germain-en -Coglès où il a relevé en 1871 une centaine de petites haches de bronze,  une pièce de moule, des scories métalliques, des traces de charbon. L'existence d'un travail de l'or sur place, où le métal faisait défaut , n'est pas encore fondée. 


     
 


 
                      Collier à triple torsade, âge du Fer, et bracelet
                                             ouvré de chevrons.
 
 
 
    Ces créations nous disent la maîtrise des arts du feu chez les Celtes, pratique magique en connivence avec la nature, captation des énergies secrètes de la Terre. Elles parlent un langage dont nous n'avons pas les clés, bien que de nombreuses tentatives de lecture aient été ébauchées, notamment à partir des quatre cônes de l'âge du Bronze, comme celui d'Aventon (musée de Saint-Germain-en Laye) et celui de Berlin.
    Déposées dans la nature, loin des sites d'exploitation ou des sépultures, ces oeuvres  ont pu s'inscrire dans un rituel d'offrande et de conciliation. Marques d'un savoir-faire relié à l'absolu, elles ont gardé, au delà des siècles, leur charge d'immatérialité.




 Torsade découverte à Cesson, début du Bronze final.

 
        Si travaillés qu'ils soient et si exceptionnelle qu'ait été leur découverte fortuite, ces objets n'égalent pas le raffinement de la tasse en or de Paimpont (1880), décorée d'une frise de canards très stylisés et de motifs en spirale sans doute solaires (vers 1250 av), déposée au Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, visible d'un clic sur ce lien: 

                            
                                               Jean-Paul Gallais
       Droits réservés, Société d' Archéologie
 
      Clichés: J-M .Gallais. DR.
               
     Sources et bibliographie :
              - Musée national du Moyen Age, Thermes de Cluny, Ed 2003.          
             - Musée  des Antiquités nationales, Saint-Germain-en-Laye, éd.2004.



             - Eluère Christiane, L'art des Celtes, Cit.et Mazenod, 2004.
             - Duval Paul-Marie, Les Celtes, Gallimard, l'Univers des Formes,2009.
             - Bulletin Société Achéologique d'Ille-et-Vilaine, IX et XIII.







            




















 
                   

 

 



 
 

samedi 1 décembre 2012

UNE FERME GAULOISE A ST-SAUVEUR -DES-LANDES,SITE de PLAISANCE





 

 
A Plaisance en St-Sauveur-des-Landes :
un site gaulois
(IIIème siècle à Ier siècle avant J.C.)
 

 

     De juillet à novembre 2012, l'INRAP (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives) a réalisé un important chantier de fouilles dans la ZAC de Plaisance. Au plus fort de l'activité, 17 archéologues ont été présents.


Une partie du champ de fouilles préventives de Plaisance.
 
 

        Des premiers sondages avaient identifié un site gaulois, une occupation médiévale et la présence d'un cours d'eau avec passage à gué. Conformément à la loi, Fougères Communauté, porteur du projet d'aménagement a pris en charge les coûts du chantier de fouilles qui représente 2,5 hectares, sur les 32 hectares de la zone.

 
     Plaisance est un lieu très humide, à moins d'un mètre de la nappe phréatique. Malgré cela et disséminés sur le site, plusieurs puits ont été mis à jours. Il s'agit de trous d'1,50 m de profondeur avec présence de quelques pierres servant de margelle pour faciliter le puisage.

 Excavations à fleur d'eau ( cliché V. Lotton ).


 
     Le choix du site reste une énigme : pourquoi des hommes se sont installés ici, en un lieu aussi détrempé, aussi inhospitalier ?
 
      Des suppositions peuvent être échafaudées dans toutes les directions : pisciculture, céréales, chanvre, élevage et tannage des peaux  … ? Tout peut donc être imaginé, mais seules les traces, les indices, les preuves matérielles sont prises en compte.

    Si l'humidité du sol a permis la conservation de bois et poteries, l'acidité de l'arène granitique a fait disparaître toute trace de métaux ou ossements. Les éléments recueillis permettent de situer la présence humaine pendant trois siècles, soit entre le 2ème siècle et le 1er siècle avant J-C. La fin d'une époque marquée par l'arrivée des Romains (au milieu du 1er siècle). Cette romanisation s'accompagne d'une réorganisation spatiale avec éradication du maillage gaulois. Les fermes gauloises, nombreuses dans la région, sont alors été désertées.




     

 
 
 Détail (cliché P. Bouyer.)

Mme Sicard, archéologue
 de l'INRAP responsable 
 du  chantier, présente la sole d'un four à pain.
(cliché V. Lotton.)




                                  
                  
 
     Un premier décapage a mis à jour un plan simplifié : plan quadrangulaire de ferme gauloise avec façades rectilignes et entouré de fossés dont les plus grands font 3 mètres de large pour 2 mètres de profondeur et sont bordés de talus. Il existe également un réseau secondaire de fossés moins profonds. Ces deux enclos concentriques délimitent un espace d'une surface d'un hectare et demi, ce qui est très supérieur aux enclos des fermes de cette époque dont la surface est de 3000 à 5000 m². L'enclos est parcouru de nombreux fossés secondaires créés pour assainir le lieu.

 

   A l'intérieur de cet enclos les fondations de l'habitation ont été mises à jour. La maison est importante également : 60 m² sachant qu'habituellement on est plus sur une surface de 30 m². Les traces de bois permettent également de penser que la maison disposait d'un étage et les murs faits de planches et aux angles arrondis, dont la partie basse était enterrée dans une tranchée. Cette maison pouvait être occupée par une famille élargie : la famille nucléaire ainsi que les grands parents et d'autres personnes, soit dix à vingt personnes.
 


 Charpente fictive permettant de visualiser la surface de la maison (cl. Pierre Bouyer)
 

      Dans l'enclos, il existe également des bâtiments annexes ou des activités étaient pratiquées : métallurgie, céramique. La ferme vivait en semi autarcie. Il existait pourtant des échanges avec l'extérieur, pour preuve un morceau d'amphore provenant du sud de la France. Localement, la poterie fabriquée était à destination de la cuisine ou du stockage des céréales.

      Les quelques scories de fer retrouvées permettent de penser qu'il y avait une petite pratique métallurgique : réparation d'outils ou ferrage de chevaux ?
     La découverte de nombreux lieux de stockage de céréales greniers et silos confirme bien la culture de céréales (blé, orge, épeautre), source de l'alimentation. Les silos des trous creusés dans le sol et tapissés intérieurement d'argile. Ils permettent de conserver des céréales d'une saison à l'autre, soit pour l'alimentation, soit pour les semailles.L'alimentation à base de céréales est attestée par la présence de nombreuses meules rotatives ou va-et-vient. La transition de la meule va-et-vient à la meule rotative s'effectue au 2ème siècle av JC.
 

 Meule brisée.(Cl. Pierre Bouyer.)
 

      La céramique est très présente sur le site. Chaque jour de fouilles, ce sont des kilos de poteries qui sont extraits. Plusieurs dizaines de vases et petits pots  ont étés retrouvés entiers. Le décor est simple : il se résume à des incisions, des formes de chevrons, des cannelures. La plupart sont fabriqués sur place ; quelques pièces ont été importées. Des jattes ont même gardé des traces de cuisson. Le tour de potier est plus tardif. La plus grande quantité des poteries est monté du colombin. Parmi les objets domestiques retrouvés à proximité de l'habitation principale, il faut noter les fusaïoles utilisées pour filer la laine sur les quenouilles.


Céramique locale (cl. Pierre Bouyer).
 
     Compte tenu de l'importance du site, les archéologues auraient souhaité disposer de davantage de temps, mais le contrat de la fouille doit respecter un calendrier. A l'issue du chantier, les zones sont "purgées" à la pelleteuse.

    Dans un premier temps un rapport de fouilles sera dressé puis dans un second temps et après des études plus poussées, un rapport archéologique sera publié.
Les outils d'étude sont nombreux et adaptés aux différents supports : étude et datation des céramiques au carbone 14, étude des pollens, des bois par la dendrochronologie (étude des cernes de bois), recoupement des cartes de prélèvements etc.

                                                            Bernard Chevallier



      Une  présentation  complète des  fouilles de Plaisance  sera    publiée dans le no 11de la revue "Entre  Everre et Minette."

          Clichés: droits réservés.


     Découverte récente  de l'INRAP: une vaste villa gallo-romaine  à Noyal-Chatillon-sur-Seiche, près de Rennes, pourvue de thermes de luxe.

Reportage-video possible en cliquant sur ce lien:

 http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Ressources-multimedias/Audiovisuels/Reportages-videos/Reportages-2012/p-14987-Une-villa-gallo-romaine-en-Bretagne.htm

lundi 26 novembre 2012

FADHMA AMROUCHE, poétesse kabyle au pays de Fougères

Fadhma Amrouche,
de la Kabylie au pays de Fougères


     Quelle meilleure image que celle de l’arche entre deux mondes pour esquisser le mystère de cette femme, frontière entre le monde algérien et celui de laFrance ! Femme hors du commun qui ne cessa de recueillir les chants d’exil et les poèmes de son pays et qui finit par séjourner à l’hôpital de Saint-Brice-en-Coglès, près de Fougères, veillée par les Sœurs de la Sagesse, du 6 août 1965 au 25 février 1966, puis du 4 au 9 juillet 1967. L’ancrage breton de cette femme kabyle s’exprime à travers sa tombe au cimetière de Baillé où onpeut déchiffrer la date de sa mort, le 9 juillet 1967. Son employée, de Baillé, Fernande Simon s’était mise, à Paris, au service de Fadhma et de sa fille Marguerite Taos.



Fadhma Aït-Amrouche avec sa fille Taos
en Bretagne, 1966.




      Une vie d’exil


    Née en Kabylie en 1882, Fadhma connut une vie itinérante de village en village, puis elle rejoint Tunis et franchira la rive de la Méditerranée pour vivre à Paris. De cette vie écartelée, elle réunira les fragments dans des mémoires posthumes, Histoire de ma vie, d’abord parue aux éditions Maspéro en 1968, puis rééditée à la Découverte en 1991. Kateb Yacine, poète aujourd’hui disparu, devait rendre hommage à cette figure lors de sa disparition : « Je te salue Fadhma, jeune fille de ma tribu, pour nous tu n’es pas morte ! On te lira dans les douars, on te lira dans les lycées, nous ferons tout pour qu’on te lise ! »


      Une existence exposée aux difficultés et à l’hostilité


      Dans ses mémoires, Fadhma évoque ses parents : sa mère est originaire de Tizi Hibel ; son père ne voulut pas la reconnaître; elle-même n’eut pas de souvenir de son père. Sa mère, enceinte d’un homme qui l’aimait et qu’elle aimait, se heurta aux mœurs terribles des Kabyles : « Quand une femme a fauté, il faut qu’elle disparaisse, qu’on ne la voie plus, que la honte n’entache pas sa famille… » Tout est dit dans ces expressions lapidaires.

      Les conditions de vie sont exigeantes, voire hostiles : elle lave, carde, peint, file et tisse la laine. Elle laboure ses champs et cueille ses figues, ses raisins, ses olives. Fadhma est confiée alors aux Sœurs Blanches des ouadhias et ne cessera de rencontrer des prêtres et des religieuses.


      Elle est accueillie à l’école de Taddert-ou- Fella, également orphelinat, honorée par la visite de Emile Combes et de Jules Ferry. Fadhma est ensuite admise à l’hôpital des Aïth-Manegueleth comme pensionnaire, au service des malades. Une demande en mariage, celle de Belkacem Amrouche s’offre à elle. Le baptême et la cérémonie du mariage se déroulent en même temps , Fadhma abandonne l’Islam pour se convertir à la religion chrétienne, ce qui lui attire l’hostilité des musulmans qui l’entourent. Fadhma est alors berbère et chrétienne.



Fadhma en Kabylie,à 18 ans, avec son fils aîné Mohand Saïd.



      Une longue plainte chantée dans ses poèmes


    Fadhma eut la douleur de voir partir cinq de ses fils, sur les sept enfants mis au monde, bercés et pleurés. Dans un de ses poèmes composés afin de soulager sa peine, elle se livre à son improvisation, dans sa langue maternelle. Elle rejoint le fil avec les aèdes, « les clairchantants inconnus. »


« Je suis comme l’aigle blessé

L’aigle blessé entre les ailes

Tous ses enfants se sont envolés. »


    Belkhacem, son mari, obtient une place aux Chemins de Fer de Constantine, puis rejoint la ville de Tunis. Le couple déménage et connaît ce qu’on appelle l’exil.


Fadhma Aït-Amrouche (cl N. Treatt) avec
l'autorisation de Laurence Bourdil pour Le Pays n.102.



     Deux enfants écrivains et passeurs de littérature


     Jean Amrouche est indéniablement le grand intellectuel de cette période. Il donne une audience à des écrivains, comme Claudel, Gide et Mauriac, à travers des entretiens radiophoniques. Il est ainsi à l’origine des questionnements qui se développeront à la télévision. Ces interviews ont été éditées dans la série des 33 tours. Il serait bon qu’ils soient repris en CD. Jean prend position pur l’indépendance de l’Algérie.

    Sa sœur Marguerite Taos est la première femme algérienne à publier un roman. Elle recueille les chants et proverbes connus par sa mère qu’elle traduit dans « Grain magique » (Maspéro).
L’un des meilleurs connaisseurs de Jean Amrouche est Réjane Le Baut et on doit l’édition des œuvres en France de Marguerite Taos à Joëlle Losfield.

    Depuis le 8 juillet 2007, jour de l'hommage rendu par la Coordination des Berbères de France, des rencontres répétées ont lieu entre l’ACEB (Association Culturelle des Berbères de Bretagne) et le Coglais. Puisse une modeste tombe de granit, à Baillé, conduire à l’œuvre de Fadhma Amrouche.

                                              Daniel Heudré


  
          Plusieurs vidéos consacrées à Fadhma Amrouche, Jean et  Taos       Amrouche sont proposées sur la toile:
 
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lundi 19 novembre 2012

JULIEN MAUNOIR à FOUGERES et à LA CHAPELLE -JANSON


 Julien Maunoir prêche la mission
 à Fougères (1662 et 1666 )
 et à La Chapelle- Janson (1661)

Eglise  St-Léonard et chapelle St-Nicolas, gravure XIXe,
 Médiathèque Fougères-Communauté.D.R.

 
      Lorsque le Père Maunoir arrive au Pays de Fougères, la foi semble bien fragilisée, les structures sociales et religieuses ont été mises à mal par les terribles épidémies de peste. L’ignorance et l’indifférence religieuse se sont étendues.

       Comme on l'a vu précédemment, les missions suscitaient des affluences inimaginables aujourd’hui. En 1662, lorsque le Père Maunoir prêche sa mission à Fougères, plus de 40 paroisses viennent en procession, les maisons et les places étant pleines, il faut "camper" ,dans les champs. Le Père Boschet, auteur d'une biographie de Julien Maunoir (1697) écrit: " L'ardeur de se confesser  et de communier pour gagner l'indulgence était telle que plusieurs attendirent deux jours et deux nuits au confessionnal sans prendre de nourriture."  Cet entassement de population causait parfois des maladies graves, ce fut ainsi que « deux des missionnaires du Père Maunoir furent emportés par la fièvre après la mission de Fougères »…morts de la fièvre ou  d’épuisement.
 L'ouvrage du Père Boschet est accessible en cliquant sur ce lien:
    (Mission de Fougères p.244-245)
http://books.google.fr/books?id=nXzN4Kj7zNYC&pg=PA221&lpg=PA221&dq=tr%C3%A9guier+maunoir&source=bl&ots=o6HMAyYOKF&sig=QE5bqKPwqXPE77D9Tp9Jmwpd_bo&hl=fr&sa=X&ei=7e6cUIndIa_I0AW04YGoBg&sqi=2&ved=0CFYQ6AEwBw#v=onepage&q&f=false



 Eglise de la Chapelle-Janson.( cl. M Hodebert)



 
 LA CHAPELLE-JANSON



 
 



 





 
       En 1661, après  les visites de la prison et de l'hôpital de Rennes, Julien Maunoir arrive dans la paroisse de la Chapelle-Janson. Le Père Séjourné, autre biographe de Julien Maunoir(1895), écrit qu’à la Chapelle-Janson, on n’avait pas fait le catéchisme depuis 14 ans lorsque le prédicateur vint y prêcher une mission qui dura cinq semaines.

      A l’époque, sévissait dans la région une secte satanique appelée par les missionnaires les « Iniquités de la Montagne(1) » ; ce culte voué aux forces occultes, mêlé de sorcellerie, se pratiquait dans des réunions nocturnes au cours desquelles le mystère des mauvais sorts attisait les passions.
       De son passage à La Chapelle-Janson, le Père Maunoir lui-même, rapporta, dans un récit assez fantastique, une scène qu’il aurait vécue dans cette paroisse, constatant avec tristesse que « là aussi la secte infernale comptait de nombreux affiliés ». C’est ainsi qu’un petit pâtre de 12 ans qui accompagnait des voisins, fut surpris par la nuit. Arrivés à l’entrée de la forêt, ils y trouvèrent rassemblée une quantité de gens de toutes conditions. Au milieu d’eux siégeait une sorte de trône sur lequel était assis un personnage hideux qui lui demanda de l’adorer. Le pâtre s’y refuse, un inconnu  tire un pistolet de sa poche et l'en menace. Il fait le signe de la croix et la scène s’évanouit. Le lendemain, le petit berger gardait son troupeau lorsqu’un enfant d’une grande beauté descendit du ciel sous ses yeux et le félicita pour sa conduite de la veille... 
          Cette mission  est rappelée dans la belle église de La Chapelle-Janson par une fresque peinte par l'artiste Louis Garin en 1959.




Prédication du Bienheureux Julien Maunoir en la paroisse de La Chapelle-Janson
 Mission de 1661. Fresque de L.Garin (1888-1959 ).L'étendard qu'il brandit
 représente saint Michel  terrassant le démon, l'un de ses sujets favoris.
 

      Julien Maunoir revient prêcher dans son pays à St-Georges-de-Reintembault et à Fougères en 1666  et pour la quatrième fois  à St-Georges en 1681.  Il s'éteint à l'âge de 77 ans le 28 janvier1683, alors qu'il préparait la mission de Plévin (Côtes d'Armor) où il repose.
        Depuis trois cents ans, on se recueille sur la dalle qui marque l'emplacement de son tombeau  près du choeur dans l'église de Plévin et on invoque la statue de l'apôtre en prière.



Mort du Père Maunoir, atelier G. Léglise, 1926.


       Dès 1687, les Etats de Bretagne, réunis à Vitré, demandent aux  évêques bretons d'instruire le procès de béatification de Julien Maunoir, procès longtemps différé ; la cause  n'est retenue par Rome qu'en 1875. La béatification  est enfin proclamée par Pie XII  en 1951 et solennellement fêtée  en Bretagne .




Eglise de St-Georges-de-Reintembault, Vitrail de la chapelle du
 Père Maunoir, XXe.Sur l'autel se dresse la statue du prédicateur.

 
 Texte: Marcel Hodebert
Clichés : Jean-Paul Gallais.

DR




(I) Iniquités de la Montagne: expression empruntée à Bède le Vénérable désignant les oeuvres du      démon in Séjourné X-A, Histoire du vénérable serviteur de Dieu, Julien Maunoir, chapitre XVIII, Oudin, 1895.