mercredi 6 juin 2012

RESISTANTS DE TOUS BORDS: Pierre Leroy, Pierre Lemarié



Pierre Leroy.




     Qui se souvient de l’abbé Leroy, mis à part son village natal, Coglès, le quartier de Rocabey à Saint-Malo ou encore la commune de Montreuil-sous-Pérouse ? Une stèle garde mémoire de l’enfant du pays à Coglès, tout près de l’église ; une rue porte son nom à Rocabey et la commune de Montreuil-sous-Pérouse a inscrit  le souvenir de ses activités de résistant à travers une rue et une pierre sculptée. Les générations se succèdent et qui peut garantir qu’à l’avenir ces noms gravés parleront encore du courage extraordinaire de ces hommes et femmes qui ont osé dire « non »? Non à la mutilation de l’homme, à son asservissement, à la barbarie à visage bestial.

 Eglise de Coglès, pays natal de Pierre Leroy.
 Stèle  commémorative près de l'église et du
 monument aux morts,1994.













      Un  ministère actif et rayonnant


         Né à Coglès le 7 avril 1900, issu d’un père maréchal-ferrant, Pierre Leroy est le jeune d’une famille de quatre enfants. Ordonné prêtre en 1923,  il est nommé vicaire au Val d’Izé. Il y restera jusqu’en 1934 : il crée la fanfare La Stéphane et laisse le souvenir d’un prêtre attachant. De 1934 à 1941, il exerce dans la paroisse de Rocabey, forme des militants ouvriers et lance les Hirondelles de la Mer, mouvement affilié à la Fédération Gymnique et sportive des patronages de France. Il crée une bibliothèque paroissiale avec 2500 volumes choisis et achetés par lui. L’image que des témoins gardent de lui, à cette période, est celle d’un homme sensible aux plus démunis.




Montreuil-sous-Pérouse : des faits de résistance


         Enfin, en 1941, l’abbé Leroy est nommé recteur de Montreuil-sous-Pérouse. Les Français viennent de connaître la débâcle, l’arrivée des troupes d’occupation. Les années noires commencent, rythmées par des actes d’héroïsme, de basses compromissions et de viles lâchetés. Sur cette toile d’horizon assombrie, jaillissent tout de même quelques faisceaux lumineux qui permettent de garder confiance en l’homme : Pierre Lemaître, économe à l’hôpital de Vitré qui rejoint le réseau « Alliance » et Pierre Leroy qui exerce la fonction de secrétaire de mairie.


         A ce titre, il délivre aux jeunes des fausses cartes d’identité pour leur éviter le STO (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne. Au cours d’une rafle, un jeune révèle l’auteur du faux document qu’il possède. Le 20 avril 1944, une traction vient chercher Pierre Leroy : il est arrêté et sera déporté en Allemagne. Certes il aurait pu fuir, mais il ne voulait pas attirer de représailles sur ses paroissiens.  Interrogé à Fougères, il est emmené à Rennes, à la prison Jacques Cartier, enfermé dans la cellule n°56 réservée aux curés.  Pour lui, comme pour tant d’autres, commençait un long cauchemar.



 Le camp de Neuengamme


         A partir de là, l’abbé Leroy va connaître l’itinéraire et le sort de tant et de tant de déportés. Aux alentours du 10 mai, un convoi l’amène à Compiègne. Le 4 juin, il est dirigé vers l’Allemagne. Grâce aux témoignages de ses anciens camarades, il est possible de suivre Pierre Leroy dans les  camps de déportation. Après trois jours et trois nuits d’un voyage exténuant, il est interné au camp de Neuengamme, près de Hambourg. Travailleur forcé à la briqueterie du camp, il apporte son soutien moral à ses camarades. Les Alliés viennent de débarquer sur les côtes normandes.



Le camp de Misbourg








Arrivée dans les camps :l' Humanité déchirée...
Fonds Résistance, Archives municipales de Fougères.


         Après Neuengamme, Pierre Leroy est transféré à Misbourg-Hanovre. Marcel Sibade, de Perpignan révèle : « Le travail était assez dur et les privations de toutes sortes ne l’avaient pas tellement affaibli, il gardait un moral excellent. L’abbé Leroy célébrait sa messe, presque chaque jour, à laquelle il invitait ses compagnons. » Lui et ses camarades sont employés à creuser les trous des bombes et à déblayer les rues. Jean-Pierre Renouard, de Paris témoigne que tout exercice d’un culte religieux était interdit dans les camps de concentration et que l’abbé Leroy était le seul prêtre au monde  autorisé par les S.S. à dire une messe le jour de Noël. La fraternité pouvait se vivre ce joyeux Noël 44 avec les Français, Belges, Hollandais, Italiens, Norvégiens, Polonais, Danois et Tchèques. Les conditions de vie deviennent atroces : froid rigoureux, manque de nourriture, de vêtements, de sommeil,  poux et brutalité. Au mois de mars suivant, l’abbé Leroy est entré à l’infirmerie et il y resté jusqu’au départ pour Belsen.

Bergen-Belsen

    Bergen-Belsen...l'horreur de la déportation et l'agonie de l'Allemagne, selon les mots de  Simone Veil,elle-même rescapée de Bergen-Belsen (Une vie,Stock,2007) 

         Bergen-Belsen est le rendez-vous avec la mort pour beaucoup de déportés et pour l’abbé Leroy : le camp y est transféré par camion. Le manque de nourriture et le typhus ravagent la population : 60 000 personnes y meurent en avril 1945. L’abbé Leroy est mort d’épuisement et de faim, le 13 avril 1945 et son corps rejoint celui de ses camarades de souffrance dans une fosse commune. Le 17 avril, Les Anglais  libèrent le charnier de Bergen-belsen et brûlent complètement le camp pour éviter la propagation du typhus. Seule subsiste une grande clairière nue, signe des ravages d’une barbarie à visage humain.  Dans l’effroyable silence de la mort, est construit un monument à la mémoire des 450 000 victimes de Bergen-Belsen, hommes, femmes et enfants. Dernière preuve de l’ignominie nazie : un policier de la P.J. de Rennes affirme à Madame Paule Duclos, de Dinan qu’il a lui-même transporté, avec un de ses camarades, le corps de l’abbé dans la fosse commune, alors qu’il était agonisant. 


             Rebelle à toute forme d’embrigadement idéologique, l’abbé Leroy est vraiment quelqu’un de fidèle au meilleur de l’homme et de fraternel avec ses compagnons d’existence, quels qu’ils soient.

                                                    Daniel Heudré 
        
                                                                       Sources:archives privées de la famille Leroy.


 



  Qu'importe comment s'appelle
  Cette clarté sur leurs pas                Pour lire ce poème, il suffit de cliquer ici:
  Que l'un fût de la chapelle
   Et l'autre s'y dérobât                     http://www.poesie.net/aragon4.htm
  Celui qui croyait au ciel
  Celui qui n'y croyait pas
  Tous les deux étaient fidèles
  Des lèvres du coeur des bras

      Aragon, La Diane Française.





 Pierre Lemarié,
 ouvrier-carrier à Fougères,
 communiste résistant.










Pierre Lemarié, deux mois après son retour des camps.
 Fonds Résistance, Archives municipales de Fougères.


                    


        Une Résistance payée au prix fort



            La  résistance à l’occupant allemand prend appui sur des individus d’origines sociales et d’appartenances politiques très diverses. Des ecclésiastiques disent non à une idéologie païenne et raciste. Des communistes refusent  l’asservissement et cultivent une solidarité qui repose sur le secret. Ainsi Thérèse Pierre développe la Résistance dans le pays de Fougères.







            Des noyaux de résistance se constituent, reposant  sur trois piliers. Celui de Fougères a pour chef Thérèse Pierre, épaulée par Léon Pinel et Pierre Lemarié. Son champ d’action s’étend sur Fougères, Saint-Brice et Gosné. Par mesure de précaution, dans la Résistance, on travaille par trois et on connait seulement le nom légal et l’adresse les uns des autres, protégeant ainsi le réseau qui ne pouvait être démantelé.



Une enfance et une jeunesse difficiles



            Pierre Lemarié est né le 13 novembre 1898 à La Chapelle Saint Aubert, dans une famille modeste de 10 frères et sœurs. Il devient carrier et extrait  du sable dans une carrière près du cimetière de Lécousse et de la pierre à Fontaine La Chèze. Le domicile qu’on lui connaît est situé au 7, boulevard Saint Germain, à Fougères. La guerre éclate, Lemarié est prisonnier en Allemagne mais il est libéré le 22 juillet 1941. Au retour, il s’engage dans la Résistance, refuse de devenir chef du triangle de direction de Fougères, préférant des tâches  à la base : rédaction et distribution des tracts. Lemarié n’est pas quelqu’un à se mettre en avant.
             Quel meilleur témoignage que celui de Germaine Guenée rapporté dans le roman de Claudie Hunzinger  « Elles vivaient d’espoir », paru en 2010 aux éditions Grasset ! L’amitié entre Emma, la mère de l’auteur et Thérèse Pierre, future résistante FN,  permet à chacune de s’émanciper et d’affronter les orages de l’Europe. Germaine Guenée déclare que Thérèse, arrivée à Fougères, rencontre, fin septembre 1942, « Pierre Lemarié, de l’Internationale rouge sportive. Dix ans de plus qu’elle… Petit de taille. Petits yeux noirs et vifs. Son atout ? L’explosif » .




  Grand Hôtel des Voyageurs, réquisitionné par les forces d'occupation (Annotation
 de Mme Dulong-Guénée, Résistante) Archives municipales, Fougères. En mai 1945,
quelques déportés, revenus de l'enfer, apparaissent au balcon comme des spectres.

            


Une Résistance active et risquée










         Les activités du triangle s’élargissent à d’autres communes de la campagne : Antrain, Tremblay, La Fontenelle, Bazouges-la-Pérouse, Rimou, Saint-Hilaire-des-Landes et Lécousse. Le triangle se réunit le dimanche pour confectionner les tracts différents selon la ville ou la campagne. L’expérience professionnelle de Pierre Lemarié lui permet de se lancer dans les explosifs et de préparer des attentats. Le film « La bataille du rail » de René Clément, sorti  en 1946, montre bien l’importance des sabotages et des attentats. Bien qu’il façonne une légende d’une France résistante et une image d’Epinal, les images rendent compte très vite des risques et de l’ampleur de la Résistance. Lemarié utilise le dépôt de la carrière de Fontaine La Chèze qui contient les détonateurs et la cheddite. Trois ou quatre cartouches, un détonateur et une mèche de 2 mètres … et  l’engin est fabriqué, prêt à exploser et à détruire. Ainsi la permanence du Rassemblement national  Populaire de Marcel Déat est-elle plastiquée à Fougères. Autre exemple, l’explosion  de la bombe lancée contre le cinéma Le Royal, à Rennes. Enfin, signalons le sabotage des tuyaux de freins d’un train allemand dans la gare de Fougères, le 11 novembre 1942. Ces actes de bravoure inaugurent une forme de résistance beaucoup plus active et aussi plus risquée. 



 
La dénonciation qui fait basculer une vie



           Mais là encore, la délation prend la forme d’un individu dont on ne sait pas grand-chose. Le 30 avril 1943, Pierre Lemarié est arrêté près de la carrière de Lécousse par quatre policiers des renseignements généraux de Rennes. Leur perquisition a d’abord eu lieu chez lui, après avoir interrogé sa fille. Rien de compromettant n’est trouvé au domicile. Mais les policiers savent où aller l’arrêter. Pierre Lemarié est enfermé à la prison de Fougères,  mêlé aux détenus de droit commun. Jamais il n’avouera son appartenance communiste ni son activité de résistant. Lors du jugement à Fougères, il est condamné à 1200 Francs d’amende et à deux ans de prison. Cette peine sera exécutée à Rennes, Blois, Compiègne. A l’issue de cette incarcération, il est conduit aux camps de concentration, le 27 avril 1944.




 Mémorial du camp de Sachsenhausen. Fonds Résistance,"G Boivent  raconte..".
 Archives municipales de Fougères.


Des conditions d’existence bestiales








            C’est alors la descente aux enfers ; Auschwitz où , devenu le n° 185918- chiffre tatoué à vie -, il passe 14 jours atroces puis Buchenwald, Shonebeck. Les Américains libèrent ce dernier camp, au mois d' avril 1945, mettant fin à un martyre. Il revient à Fougères  le 10 mai et y apprend la disparition de son fils  dans les camps. Pierre Lemarié a puisé en lui-même la force de dépasser ces épreuves, car, disait-il simplement, il était habitué à la dure.
                                  

                                     Article : Daniel Heudré

                                     Clichés , mise en page : JPG

                                     Sources: Le pays de Fougères n.21


N.B: la reproduction des articles et des clichés est interdite sans l'accord écrit de la Société d'Histoire et d'Archéologie du Pays de Fougères :archeo133@gmail.com



           





















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