vendredi 21 septembre 2012

HEROINES DE LA RESISTANCE FOUGERAISE:Odile Gautry, Thérèse Pierre, Mme Bouffort.







 Petit immeuble réquisitionné par  la Feldkommandantur, rue de  Nantes, face à la Caisse
d' Epargne: c'était alors la conciergerie du "château Madiot ".
  Archives municipales,Fougères.



 

      On ne dira jamais assez le rôle joué par les femmes résistantes, dans le pays de Fougères. Femmes de l’ombre, elles mènent un combat acharné contre l’occupant allemand, avec intelligence, ruse et force.

       N’ayant peur de rien, elles multiplient les actions : récupération d’armes, fabrication de faux papiers, distribution de cartes d’alimentation, diffusion de tracts...




                        Odile Gautry,  enseignante

 

                       engagée dans la Résistance




 
 Madame Gautry . (Archives municipales,Fougères).
 

 
 
      Est-il une plus belle reconnaissance que d’attacher le nom d’une résistante  à  une école ?

 
    C’est la chance de l’école primaire publique de la place Lariboisière à Fougères. On peut espérer que les enfants et leurs parents s’interrogent sur ce nom qui, à l’exemple de Thérèse Pierre et de Félix Bodenan et de tant d'autres, a écrit une belle page de la Résistance fougeraise au moment des heures sombres de la ville.

 

    Qui est Madame Gautry ?

       Originaire de Cercottes, près d’Orléans, elle perd très jeune ses parents et ses grands parents la prennent en charge et lui font faire d’excellentes études. Tout en occupant très tôt un poste d’institutrice maternelle, elle continue ses études jusqu’aux licences de lettres et de sciences.

       Arrivée à Fougères dans les années 1900, elle va diriger l’EPS (Ecole Primaire Supérieure préparant au brevet élémentaire et au brevet supérieur) de 1919 à 1940. Elle séduit son auditoire par les cours de français, elle laisse le souvenir d’une femme très cultivée, d’une grande intelligence, qui, déjà, à son époque, faisait venir des intervenants de l’extérieur, des conférenciers scientifiques. C’est aussi une femme très moderne, par son habillement et ses habitudes de vie.

 

      Que devient l’EPS en 1940 ?

         Ce bâtiment public est réquisitionné par les Allemands en 1940 et l’école est obligée de se replier rue Louis Bourdon. Odile Gautry prend alors sa retraite et, surtout, elle rencontre, fin 1942, Thérèse Pierre, responsable du réseau de résistance « Front National » et s’engage avec elle dans les combats clandestins.

 

        Ses activités à Fougères

 
     Odile Gautry ouvre un magasin rue Nationale « Au joli marmot ». Avec une telle enseigne, on ne pouvait faire mieux dans le genre de la dissimulation : ainsi contacts et rendez-vous entre les membres du réseau sont décidés dans la plus grande discrétion. L’ironie de l’histoire est que le magasin sera plus tard transféré tout près du siège local de la L.V.F. (souvent les légionnaires se retrouvaient incorporés dans la Waffen SS), à l’angle de la rue Nationale et de la rue Rallier.

 
    Autre lieu stratégique : la petite fermette qu’elle  a louée afin d’y entreposer un poste émetteur et du matériel de propagande. Ainsi les lieux d’action d’Odile Gautry sont situés au cœur de la ville.

 

     Son arrestation et son emprisonnement

 
       Odile Gautry est arrêtée, une nuit d’octobre 1943, dans cette petite ferme au nom innocent d’Hirondelle, sur dénonciation d’un salaud. Elle est ensuite emprisonnée à Rennes, à Nantes et à Langeais. Transférée à la prison de Belfort, elle échappe au camp de concentration en Allemagne, car la débâcle allemande s’effectue et il n’y a plus de convoi.

 

       Son corps sera quand même marqué de brûlures et de cicatrices dues aux coups de nerfs de bœuf, autant de marques visibles d’une cruauté et d’une sauvagerie qu’on n’allait pas finir de découvrir. Odile Gautry sera libérée fin 1944 et recevra la médaille de la Résistance Française le 31 mars 1947. Comme d’autres, Madame Gautry s’était attribué le nom d’Odile pour pouvoir résister dans l’ombre, son acte d’état civil de 1879 mentionnant les prénoms de Marie-Thérèse. Madame Gautry est décédée en janvier 1948 à l’âge de 69 ans. 

 
                                                           Daniel Heudré











 






   Une résistante de la première heure:

                  Madame Bouffort



 



  
       Un chemin singulier



     Le chemin de Madame Bouffort dans la Résistance est singulier. Née en Belgique en 1886 et naturalisée française, elle vit dans le Nord jusqu’en 1927. La première guerre mondiale révèle un tempérament hors du commun. Alors que les troupes allemandes réquisitionnent une partie de sa maison pour y loger des soldats, ses parents et elle-même cachent un soldat et un officier français évadés ainsi qu’un déserteur allemand d’origine alsacienne. Première résistance pleine de risques. On ne pouvait pas jouer davantage avec le feu .



       En 1927, elle arrive à Fougères et devient « visiteuse d’hygiène », en d’autres termes assistante sociale.  Lorsque la seconde guerre arrive, elle se voit attribuer un bureau à la mairie, sous l’autorité du maire, M.Hamard-Pacory. C’est alors qu’elle commence ses activités de résistante. Ainsi elle subtilise les imprimés nécessaires aux résistants, avec le silence complice des employés municipaux. Avec son mari qui l’accompagne dans ses actions, M. Bouffort, elle glisse des « mots » signés de leurs noms déguisés dans les boîtes à lettres des familles inquiétées ou en danger.

        Il lui arrive aussi de dérober des revolvers allemands qu’elle confie à Guy Bellis pour les FTP (Francs Tireurs Partisans). Elle garde toujours sur elle-même un pistolet qui appartenait à son père. Promesse de fidélité à son père qui l’initia à la résistance, mais aussi  preuve d’une audace sans nom.

     Femme de l’ombre, certes, mais qui joue un rôle de premier rang.

       Enfin, Madame Bouffort se préoccupe de la formation des jeunes résistants, « tout feu, tout flammes » : elle leur confie des pétards fabriqués et destinés à être déposés par les jeunes eux-mêmes chez les collaborateurs. Son rôle est de récupérer les pétards confectionnés et de dresser une liste à la dernière minute, pour avoir une maitrise complète de la situation et éviter l’arrestation des jeunes.



     En relation avec les FTP



       Madame Bouffort noue des contacts avec les membres des FTP. L’un d’eux s’appelle Loulou Petri et sera le libérateur de la prison de Vitré en juin 1944. Après les parachutages, sont récupérées des armes avec les notices d’utilisation rédigées en américain et dans un langage technique. Madame Bouffort s’applique à les traduire, son mari lui apprend le maniement des armes qu’elle-même transmettra aux FTP.


                                                                  Daniel Heudré









 

 LE DESTIN TRAGIQUE  de   THERESE PIERRE

Chef de réseau



Cl. Archives municipales, Fougères.






      Dans le panthéon  imaginaire de beaucoup de Fougerais, une personnalité se singularise par sa force intérieure, son audace, ses choix de vie: Thérèse Pierre, digne de figurer parmi les héroïnes des romans de Malraux.

       Lors de l'inauguration de la plaque commémorative rappelant le sacrifice de Thérèse Pierre au collège qui porte son nom, le 27 octobre 1979, Madame Germaine Guénée, elle-même résistante et proche de Thérèse Pierre, lui a rendu ce bel hommage dans une allocution dont nous citons  les principaux passages:


       IL y a  aujourd'hui exactement 36 ans que Thérèse Pierre mourait après  avoir subi des tortures effroyables dans la prison  Jacques Cartier de Rennes et le hasard veut que nous inaugurions cette plaque commémorative aujourd'hui 27 octobre  1979, 36 ans après le 27 octobre 1943.

       C'est à la rentrée 42 que Thérèse Pierre fut nommée professeur de sciences à l'E.P.S. (Ecole Primaire Supérieure de jeunes filles qui préparait au brevet élémentaire et au brevet supérieur). L'E.P.S était ce bâtiment en briques rouges qui abrite maintenant les services municipaux, place Lariboisière.




Ancienne E.P.S.  aujourd'hui école Odile Gautry.( Archives municipales, Fougères).





       De la Marne, où elle avait été d'abord institutrice puis professeur, on l'avait envoyée en Bretagne, à Vitré, à Carhaix puis à Fougères. Pourquoi l'éloigner de sa Champagne natale et l'envoyer de poste en poste? C'est que nous vivions  la période noire de l'Occupation. Le gouvernement de Vichy avait noté en rouge dans son dossier le fait qu'elle avait mené une lutte active pour les réfugiés espagnols pendant la guerre d'Espagne et le fait qu'elle avait été communiste.




       Elle était née  en  1910 à Epernay,  ses parents  étaient enseignants tous les deux. Elle ne m'a jamais parlé de son enfance ni de son adolescence, elle  n'en prenait pas le temps mais je crois qu'elle fut très choyée et heureuse! L'album  de photos que sa soeur, Madame Pierfort, me montrait en juin dernier en témoigne... Ces très jolies photos sépia ont fixé le bonheur, l'aisance de cette famille, la joie de vivre de  l'adolescente Thérèse et de sa soeur.




 Cl. Archives municipales, Fougères.




     Malgré tout, avoir 20 ans pendant la grande crise économique des années 30, c'est côtoyer la misère, les luttes syndicales et politiques. Très intelligente  mais aussi très sensible, elle se trouve privilégiée et cherche intensément comment elle peut aider les déshérités. Faire la charité ne lui suffit pas ! Après avoir beaucoup lu, beaucoup cherché, elle s'engage dans le parti  communiste...

       La montée du fascisme avant 39 nous précipite dans une période des plus sombre : la guerre, l'occupation !  Sa rencontre à Carhaix en 1941 d'un chef très important de la Résistance, Jean Guyomard, allait décider de son destin tragique... A Fougères, dès son arrivée, Jean Guyomard lui fait prendre contact  avec un noyau de résistants dont Monsieur Lemarié. Presque spontanément, elle est admise comme responsable du Front National pour toute la région de Fougères, réseau  dont l'action allait prendre, sous son impulsion, une ampleur considérable.

      Elle était d'une prudence et en même temps d'une audace qui lui faisait réussir tout ce qu'elle entreprenait. Il est absolument remarquable qu'aucun résistant, sous ses ordres, n'ait été pris au cours d'actions menées  par elle ou avec elle... Elle passait d'une franche cordialité à de brèves et fulgurates colères quand la sécurité des Résistants était en péril à cause de négligences ou  bavardages ou imprudences. Elle subjuguait tout le monde depuis les F.T.P. de 17 ans qui auraient  pu être ses fils  jusqu'aux vieux militants qui auraient pu être ses parents. Elle suscitait l'adhésion de  tous en quelques mots et avec un sourire paisible qui inspirait confiance : " Pourquoi ce découragement ? Dites-vous que vous n'êtes pas seul, que nous sommes des milliers à lutter et que nous vaincrons le nazisme ! "
       Elle fréquentait beaucoup les humbles qui se sentaient à l'aise avec elle. D'ailleurs, elle menait une vie sans rapport avec ses moyens de professeur : elle habitait une petite chambre mansardée, rue des Prés. Elle n'y avait que le strict nécessaire : lit, table, placards, butagaz... Je n'invente rien, c'était ainsi , je l'ai vu. Elle se nourrissait de manière plus que frugale. A un résistant qui lui disait : " Pourquoi ne vous mariez-vous pas ?" elle répondit: " Après je prendrai ma petite part de bonheur "...
       On hésite devant tant de jeunes à évoquer les heures tragiques qui nous l'ont enlevée!
       C'était par un bel automne, il y avait du soleil plein le ciel mais dans nos coeurs beaucoup d'angoisse ! Après l'arrestation, à la mi-octobre, de Mme Gautry, ex-directrice de l'EPS, Thérèse était très inquiète, elle ne  dormait plus rue des Prés, elle disait : "Ils ont le bout du fil ! brûlez tout, jetez tout... Pourquoi revint-elle un soir, rue des Prés ?  Nul n'a jamais parlé de son arrestation, l'heure, l'endroit restent imprécis. Un matin d'octobre, elle n'est pas allée faire ses cours et pour cause : la milice l'avait arrêtée et transférée à Rennes dans des annexes de la prison Jacques Cartier et c'est là qu'elle a subi, deux jours durant, des tortures effroyables puisque les bourreaux de la SPAC se relayaient pour la faire parler. La vie de dizaines et de dizaines de Résistants  dépendait de son courage surhumain. Est-elle morte sous la torture ou des suites des tortures qu'elle a subies ou s'est-elle pendue pour être sûre de ne pas parler ? Ses dernières paroles, relatées par une autre internée, Mme Lequeu, qui les recueillit par l'intermédiaire des tuyaux de chauffage central furent : " Ils m'ont brisée mais je n'ai pas parlé ! " Elle n'avait pas parlé, tout le réseau était sauvé !   J'appris la nouvelle affreuse par un collègue-ami ; je me souviens encore de ce jeudi très ensoleillé d'otobre. J'étais dans la rue du Gué-Landry, la nouvelle me terrassa littéralement. Quand je revins à la maison, bien que mes parents fussent avec des personnes étrangères à notre action dans la Résistance,  je ne pus m'empêcher de dire: " Ils ont assassiné Thérèse Pierre !". Ma mère se mit à pleurer beaucoup et j'entends encore quelqu'un lui dire: "Mais ce n'est pas une personne de votre famille!... Elle était plus que notre famille, elle était morte pour que nous vivions tous. Ce que j'ai éprouvé, ce que mes parents ont éprouvé, tous les Résistants, tous ses amis l'ont éprouvé ! C'était une perte irréparable comme l'est la mort accidentelle de quelqu'un des nôtres. Une perte pour la Libération. Pour l'après-Libération.


     Thérèse Pierre n'est pas un héros national comme Brossolette, Jean Moulin, sa modestie n'aurait pas aimé ce piédestal et c'est mieux que seule la petite ville de Fougères qu'elle aimait, ait un établissement et une rue  portant son nom. Si son abnégation tranquille n'avait pas été jusqu'au sacrifice de sa vie, à 33 ans, elle n'aurait rien demandé après, ni récompenses, ni honneurs.Exprimons-lui pourtant notre grande estime notre grande reconnaissance et notre vénération.





      Que cette plaque soit, pour les générations d'élèves, le symbole d'une foi  inébranlable dans la valeur  humaine.
                                                                     Germaine Dulong-Guénée.
                                Allocution du 27 octobre 1979, Archives municipales de Fougères.




 Prolongements:

   Dans son roman "Elles vivaient d'espoir"  (Grasset, 2010) Claudie Hunzinger évoque  en quelques pages fortes l'action de Thérèse Pierre à Fougères  comme chef du réseau  des Résistants Front National, à partir de sa rencontre et de sa correspondance avec Germaine Guénée.

  Mise en page et publication: J.P.Gallais.

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